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Dans ma quête de nouveaux horizons littéraires, j'ai découvert Sawako Ariyoshi, une
auteure japonaise, née en 1931 et décédée en 1984. Le roman dont je vous livre des
extraits peut se lire à plusieurs niveaux. Témoignage presqu'ethnologique sur la vie
des Geishas, aperçu des coutumes et de la structure sociale du Japon d'avant-guerre,
c'est aussi un beau roman sur les relations mère-fille, la "filiation", l'indépendance
et la solitude des êtres. Publié dans une revue féminine entre 1961 et 1962, c'est tout,
sauf un roman à deux sous...
Les textes que je vous propose ont pour une fois une connotation moins poétique qu'existentialiste. A vous de juger ! |
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Le miroir des courtisanes
(titre original : Encens et fleurs),
Traduit du japonais par Corinne Atlan, Editions Philippe Picquier, (coll. poche, n°86) 1998. |
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Tomoko avait déjà fait ses préparatifs pour se rendre au salon
et était en train d'accorder son petit shamisen, quand une servante se précipita dans sa
chambre. - Madame Kokonoe, c'est terrible, c'est terrible ! Sans comprendre ce qui était si terrible, Tommoko saisit les longues manches de son kimono et en montant les escaliers quatre à quatre, elle se rendit compte de l'agitation générale et des bruits de pas précipités provenant d'une des chambres où les prostituées recevaient leurs clients. Elle chancela, se demandant soudain si sa mère, avec son corps lourdi, n'était pas tombée dans l'escalier. Totalement affolée, elle se précipita dans la pièce au moment même où retentissaient les vagissements de nouveau-né. Sans intention de le voir, elle avait assisté à la venue au monde de l'enfant. Le petit bloc noirâtre et sanguinolent qui venait d'être expulsé d'entre les cuisses grandes ouvertes de sa mère étendit aussitôt ses membres et se mit à bouger. A peine dégagé de la membrane qui le recouvrait, il se mit à pousser des cris déchirants. Les gens qui se trouvaient là mirent un moment avant de s'apercevoir de la présence de Tomoko, blème et pétrifiée. - Qu'est-ce que tu fais là ? Ce n'est pas la place d'une enfant, allez, va-t-en ! fit une geisha aînée, qui appela aussitôt une entremetteuse : - Emmène donc Ochobo en bas ! L'entremetteuse saisit négligememnt Tomoko par le bras et l'emmena dans la couloir mais, s'apercevant que Tomoko était rigide comme un bout de bois, elle fronça les sourcils : - Dis donc, petite, tu as tout vu ? Elle vit dans le silence de Tomoko une réponse précise, et, la prenant dans ses bras, l'aida à descendre l'escalier. Tomoko était comme morte. Un frère du même sang qu'elle était né, mais elle n'en ressentait pas la moindre joie, elle était simplement bouleversée jusqu'au tréfonds de son corps. Ce qu'elle venait de voir était pour elle un choc d'une violence innouïe. Cette vision s'aggrandissait, clignotait, s'agrandissait encore dans son esprit enfantin, la violence du choc torturant à la fois son esprit et son corps. C'était donc ça, la naissance d'un être humain ! C'est donc ainsi que les femmes mettent des enfants au monde ? Ma mère m'a fait naître comme ça, moi aussi, je suis sortie de son ventre comme ça ! Ressasser cette découverte lui infligeait une souffrance atroce. A l'âge de Tomoko, où les images de la naissance et de la maternité sont encore embuées de rêve, le spectacle de la réalité physiologique de cet événement avait été pour elle d'une cruauté insupportable. Tomoko passa quelques jours dans un état d'absence comme si elle n'était plus elle-même, mais n'essuya aucune remontrance de sa patronne. Celle-ci comprenait-elle intuitivement les sentiments de cette enfant qui avait assisté malgré elle à l'accouchement de sa mère ? Tomoko passa quelque jours dans un état proche de la démence. Malgré toute l'agitation qu'il avait soulevé, l'accouchement d'Ikuyo avait été facile, l'enfant était normal, la mère s'en remettait bien, bref, tout se passait normalement, mais Tomoko n'eut même pas l'idée d'aller rendre visite à sa mère et à son demi-frère. Elle était terrorisée à la simple idée de voir sa mère ou le bébé. Ikuyo était certainement maintenant gracieusement allongée, à demi-couvete d'une couette, les cheveux retenus par un peigne, mais Tomoko était prise de convulsions en pensant à sa mère, car elle revoyait immédiatement l'image de cette femme aux cuisses ouvertes, et elle frissonnait d'épouvante. p. 153-154
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Bringuebalée en pousse-pousse dans les rues noires de Tôkyô, au
coeur de la nuit, Tomoko ne pouvait s'empêcher de repenser à sa liaison avec le comte Kônami, si
désagréable que cela fût.
Elle tenait maintenant sur les berges de la rivière Tsukiji une
auberge de style japonais appelée Hanaya, de plus de neuf cents mètres carrés de superficie, et
était toujours la maîtresse de comte Kônami. Hdekimi Kônami, anciennement patron de la geisha
Petite-Pivoine, était aujourd'hui le protecteur attitré d'une patronne d'hôtel, mais ne passait
cependant jamais la nuit au Hanaya. Peut-être par amour-propre d'aristocrate excentrique, ou bien
à cause de la maison Mikawa, qui faisait tout pour s'attacher ce client important et ne pas le
perdre, toujours est-il que quand il voulait voir Tomoko, le comte se rendait invariablement au
Mikawa, et faisait appeler Tomoko comme on fait venir une geisha dans une maison de thé. Tomoko ne
pouvait lutter contre l'influence de la patronne du Mikawa, qui s'étendait bien au-delà d'Akasaka,
et jusqu'à Tsukiji.Cela faisait maintenant trois ans qu'ils avaient pris ces habitudes. Les changements dans la vie de Tomoko étaient énormes au cours de ces trois années, mais le changement le plus frappant était le déclin du comte : c'était désormais un vieillard. Il avait beau laver soigneusement au blanc d'oeuf sa chevelure blanche à l'éclat si beau autrefois, elle s'était clairsemée et avait pris une affreuse teinte jaunâtre. La luxuriance de sa chevelure, tant vantée autrefois, n'était plus qu'un souvenir d'un passé lointain. Ses yeux et ses dents étaient dans un état inquiétant, et chaque fois que Tomoko se rendait au Mikawa, elle emmenait avec elle de l'hôtel dans une petite boîte des mets au goût du vieillard, tendres et faciles à mâcher. Le comte se montrait heureux comme un enfant de ces attentions, et avait presque les larmes aux yeux en prenant ses baguettes. Le dos courbé, le bol dans la main gauche, les baguettes dans sa main droite aux doigts raidis, il mangeait maladroitement. Le médecin et l'intendant du comte veillaient souvent dans la pièce voisine, et Tomoko se sentait oppressée, croyant entendre le souffle de ses proches qui s'attendaient à le voir mourir d'un moment à l'autre. Ces derniers temps, l'attachement du vieillard à une vie qui s'enfuyait semblait décupler à chacune de leurs rencontres. Dire qu'autrefois elle avait été dépucelée par cette homme ! Le viellard d'aujourd'hui avait oublié l'amour plein de douceur qu'il lui manifestait jadis. Ce n'était plus elle qu'il enlaçait, mais la vie elle-même qu'il cherchait à retenir de force dans ses bras. Le rôle que remplissait désormais Tomoko, c'était de maintenir en vie un vieillard moribond. Quand c'était fini, il s'endormait d'un sommeil de plomb, comme un enfant. Il se réveillait après quelque heures d'un repos suffisant pour un vieillard. Tomoko durant tout ce temps, restait allongée auprès de lui, en proie à une intense fatigue, épuisée au point de douter de posséder encore un corps de femme, saisie par l'illusion que l'âme du vieillard, devenue un pigment aux sinistres couleurs, souillait çà et là sa peau blanche et rongeait sa jeune chair Vers le milieu de la nuit, le comte montait dans sa grande voiture sous la garde de son médecin et de son intendant, et regagnait sa résidence d'Aoyama. Il avait pris cette habitude sur les injonctions de sa famille, qui craignait le pire depuis une légère attaque de paralysie deux ans plus tôt, et le vieillard lui-même préférait cette solution, ne pouvant dormir tranquillement jusqu'au matin dans le salon que lui prêtait la maison Mikawa. La patronne du Mikawa, après avoir dit adieu à ce veiillard à demi-impotent, se tournait vers Tomoko pour exprimer son admiration : - Monsieur le comte semble toujours aussi vigoureux ! Secouée dans le pousse-pousse qui l'emmenait dans la nuit, Tomoko se sentait misérable. Ce vieillard qui s'accrochait à la vie et semblait ne jamais vouloir mourir avait promené sa langue vorace sur les moindres parcelles de sa peau, aspirant la vie aux pores de sa jeunesse. Tomoko se sentait aussi exténuée qu'une marionnette aux fils arrachés. A l'intérieur de pousse-pousse, à l'abri de la capote noire, elle se trouvait enfin dans un monde privé où elle pouvait se laisser aller et être elle-même sans personne pour l'observer. La patronne de l'hôtel Hanaya, travailleuse et intelligente, n'existait plus. A sa place, une jeune femme sans forces fermait les yeux et se laissait aller à son sentiment d'humiliation et de désespoir. Elle ne pouvait oublier sa dette envers le comte. Elle ne pouvait oublier qu'il était son bienfaiteur et avait fait d'elle, jeune femme sans aucun appui, la patronne de l'hôtel Hanaya. Voilà ce qui la faisait soufrir au fond de ce pousse-pousse qui la secouait dans la nuit. Elle se rendit compte soudain que son corps répendait une odeur douteuse. Elle fit aussitôt arrêter le pousse-pousse au bord du chemin. - Ouvrez la capote, je vous prie. - Vous n'allez pas avoir froid ? - Non, je suis presque arrivée. - Bien. Quand ils traversèrent le pont Mihara, elle offrit son visage au vent cinglant de la rivière, qui lui semblait craqueler son maquillage épais. C'est le vent de décembre, se dit-elle. Cinglés par le vent, non seulement son corps, mais son coeur même, se redressaient. La fin de l'année était une saison propice qui fouettait l'esprit combattif des commerçants, et Tomoko, debout dans l'entrée de la petite entrée de son auberge, bomba le torse : elle était redevenue la solide patronne du Hanaya. p. 249-251.
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