Nicolas Baïkov (1872-1958) fut nommé en 1901 dans une unité de gardes-frontières du « chemin de fer de l'est chinois». Il se consacra à l'exploration de cette région aux confins de la Sibérie, de la Corée et de la Chine. Ses textes sont des hymnes à la nature, mais aussi aux destins des hommes qui ont choisi de vivre dans cette grande forêt qu'est la taïga : trappeurs, prisonniers évadés, soldats, aventuriers... C'est un monde dur et cruel, mais non exempt de poésie et de beauté. En voici quelques extraits. Les dessins, repris à l'édition de poche, sont de l'auteur lui-même.
 

Dans les collines de Mandchourie,
Traduit du russe par Boris Aratov, édition établie par Michel Jan,
Editions Payot & Rivage, coll. Petite bibliothèque Payot, voyageurs, n° 380, 2000.

          On était au printemps. La taïga avait déjà revêtu sa magnifique robe verte. L'air pur de montagne, saturé du parfum des plantes en fleurs, remplissait les poumons comme une vague vivifiante. On respirait librement, il semblait que la vaste poitrine des montagnes géantes se levait également et que toute la belle nature environnante était remplie par cette pulsation de vie, par cette aspiration élémentaire à la chaleur, à la lumière, au soleil.

p.69

          Le soir approchait. Le soleil déclinait, la taïga respirait la fraîcheur et l'odeur particulière de la nuit qui vient. La chaleur avait diminué. D'énormes papillons aux ailes bleu foncé voletaient autour des buissons de lilas, planaient le long de la rivière et disparaissaient ensuite dans les roseaux.
          On n'avait pas envie de se lever. Tout disposait à la paresse; le corps demandait du repos.
          Ses ablutions terminées, Li-San fuma sa pipe et se prépara au départ. Je me levai de mauvais gré et, imitant mon prudent compagnon, fis également mes préparatifs.
          A ce moment, un cri d'oiseau retentit près de la rivière. Il était aussi fort qu'un son de flûte et ressemblait par moments à une voix d'homme. Il n'y avait que quatre notes dans ce cri qui se répétait à courts intervalles, et venait d'en-haut, là où les cimes des cèdres gigantesques se détachent sur le ciel bleu. J'interrogeai Li-San qui répondit :
          - C'est l'oiseau tsiaor. Si tu le désires, je te raconterai à son sujet, la légende de la taïga que mon père m'a apprise lorsque j'étais encore tout petit.

p.70-71

          Je me souviens surtout des nuits sombres de la taïga passées autour du feu, lorsqu'un groupe de vagabonds, de varnak sibériens, ayant à sa tête un vieillard à barbe blache, un vétéran du bagne de Sakhaline, entonnait les chansons monotones et mélancoliques que la forêt vierge accompagnait de son continuel bruissement. Ces chansons éveillaient l'écho lointain dans les montagnes et allaient se perdre dans les fonds du Chou-Haï inaccessible. On sentait en elles tantôt l'angoisse, et le désespoir aussi infinis que la mer, tantôt une force et une ardeur héroïques. Les monts et les vallées, les bois écoutaient cette chanson tandis qu'une chaude nuit d'été enveloppait le monde de son manteau, et que des myriades d'étoiles étincelaient dans les cieux. Des hommes sévère et barbus, assis en rond autour du feu, chantaient leur hymne solennel à la grande et magnifique nature. Les notes basses et profondes de ce chant, pareilles à des sons d'orgue, faisaient frémir les voûtes de la sombre forêt de cèdres, roulaient dans le fond de la jungle qui s'était tue et partaient au loin pour se perdre dans les gorges rocheuses du Liao-Line.
          Un évadé qui était un beau et fort ténor et qu'on appelait « la première voix » entonnait la chanson et exécutait la première phrase; le choeur, constitué surtout de basses, répétait le refrein.
          Ces chants de varnaks sibériens au milieu de la taïga produisaient une impression ineffaçable par leur originalité et leur terrible force primitive. En prison et au bagne, ces hommes les chantaient accompagnés du bruit de leurs chaînes; en liberté, à l'abri de la forêt, cet accompagnement était remplacé par le bruissement des feuilles et le grondement des torrents.
          A présent, on oublie ces chansons et leur pureté primitive se perd. On ne peut les entendre que dans les coins les plus reculés de la Sibérie où quelques vieux bagnards, sortis indemnes du tourbillon de la vie, les ont conservées. Une de ces chansons que j'ai entendue dans les forêts peu accessibles de la haute Maï-Hé, s'appelait Mère Taïga et était l'une des plus répandues et des plus appréciées.

p.87-88

          Je connaissais Toun-Lin depuis longtemps. C'était le type même du vagabond et des ces trappeurs qui mènent une vie rude dans les forêt sauvages. Il ne paraisait pas plus de cinquante ans, mais, en réalité il en avait soixante. Grand, un peu voûté, d'une forte constitution, maigre et adroit, il produisait l'impression d'un homme sain et encore jeune.
          Sa tête, surtout sa figure, n'avait rien d'un Mandchou. Des cheveux gris-argent brillaient dans sa longue tresse noire et dans son épaisse moustache rabattue. Des sourcils gris en broussailles ombrageaient ses yeux noirs et graves, profondément enchâssés.
          L'existence remplie de vicissitudes avait laissé son empreinte sur l'homme. Sa figure restait toujours immobile et comme figée dans un calme impeturbable et morose que les émotions et les dangers ne semblaient pas pouvoir troubler. Tel était l'aspect du trappeur mandchou Toun-Lin. (...)
          Chasseur passionné et amateur de la nature avec laquelle il vivait en contact perpétuel, ce rêveur idéaliste avait élaboré sa propre philosophie de la vie et de la mort qui avait beaucoup de points communs avec l'ancienne doctrine bouddhiste.
          Nous restions près du feu, en conversant et en écoutant les sons de la nuit. (...)
          Un cerf brâmait dans la brousse sur la colline voisine, les loups rouges hurlaient dans le fond d'un défilé profond. Une étoile filante tomba, laissant une trace étincelante dans le ciel sombre.
          - Qu'est-ce que c'est, cela ? dit Toun-Lin, les chinois prétendent que c'est l'âme humaine qui s'envole dans le monde immatériel où il n'y a que pensée et volonté. Vous aimez la taïga, continua-t-il, vous aimez ses collines et ses torrents parce qu'ils apportent le repos et la paix à vos âmes fatiguées par la vie et les souffrances. Vos poumons éprouvés ont besoin de la senteur des plantes et des effluves de cette terre fertile. Vos yeux sont ravis par la verdure des forêts et des champs et par l'azur du ciel et par les rayons de notre père soleil qui est la source de toute vie. Votre oreille saisit avec avidité le murmure de la taïga et le chuchotement d'un ruisseau.
          L'âme humaine cherche à réintégrer le giron de sa mère nature de même qu'une plante, laissée dans une chambre, aspire à la lumière et tend ses pauvres branches affaiblies vers la vitre blafarde d'une petite fenêtre . Que tous ceux dont les corps et les âmes sont las, que tous les humiliés et les offensés viennent ici chercher une consolation chez mère nature. Elle leur donnera des forces nouvelles, elle insufflera la paix dans leurs coeurs, elle fera renaître leur chair harassée par la lutte et contaminée par les poisons de la culture moderne. La nature n'est point une marâtre. Elle donne à boire et à manger à l'assoiffé et à l'affamé. Elle console le souffrant et donne espoir au désespéré.
          Ainsi prêchait le vieux Toun-Lin et nous l'écoutions avec l'accompagnement des cerfs qui brâmaient et de la taïga qui bruissait.

p.191-194

          Lorsque les conversations se turent, et que le sommeil terrassa notre campement, le vieux trappeur, la pipe entre les dents, vint s'asseoir près de moi et se mit à me raconter divers épisodes de sa vie aventureuse. Son récit à voix basse se déroulait comme un ruisseau, m'emportant dans les cités inconnues de la Chine où se révèlent l'âme du peuple mystérieux et où dort le dragon légendaire que l'Europe effeminée redoute.
          Le vieux trappeur me raconta qu'il avait navigué avec son père dans la mer orageuse du sud de la Chine où ils cherchaient des perles. Après la mort de son père, il devint pirate. Dix ans après, un bâtiment de guerre anglais ayant infligé une défaite aux pirates, il fut blessé, emprisonné et jeté dans les cachots de Hong-Kong. Il passa trois ans au bagne où il fut affecté aux travaux de construction du môle, puis s'enfuit au Japon.
          Là, travaillant dans les docks de Nagasaki où il y avait beaucoup de russes, il apprit leur langue. Sa grande taille et sa force physique plurent à un riche anglais qui l'engagea comme garde du corps et l'emmena partout en Extrême-Orient. A Péking, il entra au corps des gardes du palais, mais il n'y resta que peu de temps car, ayant tué un officier dans une rixe, il fut obligé de s'enfuir en Mongolie où il s'occupa d'élevage et devint assez aisé. Il s'apprêtait à faire du commerce (c'est le rêve de tout chinois) mais, une nuit, des bandits pillèrent et incendièrent sa maison. Rassemblant les restes de son avoir, le vieillard partit pour la Mongolie voisine où il se mit à chasser la zibeline et à chercher de la racine de gin-seng. Il habitait sa cabane depuis ving-quatre ans; auparavant, il était installé à l'amont du fleuve Maï-Hé. (...)
          Nous devions monter par la piste jusqu'au temple Lanzaline situé sur un haut col à l'amaont de deux fleuves : Liantzy-Hé et Maï-Hé.(...)
          A deux kilomètres du temple, la forêt commença à devenir clairsemée. Le col manquait totalement de grands arbres à cause des forts vents d'hiver.
          L'ancien temple ayant été détruit, trois ans plus tôt, par un incendie, les trappeurs construisirent une nouvelle pagode peinte en rouge. A l'intérieur des cierges se dressaient sur l'autel et les murs étaient ornés des images des dieux et des sentences de Confucius.
          Entré dans le temple, le vieux trappeur s'agenouilla devant l'autel et pria. Nous restâmes en silence près de l'entrée respectant sa foi.
          A ce moment, un bruit étrange retentit en haut. Je le connaissais pour l'avoir souvent entendu dans les montagnes rocheuses lorsque le serpent halys agite sa queue au bout de corne et s'apprête à bondir sur celui qui a osé le déranger.
          Levant le regard, je vis la tête plate du reptile qui était suspendu à une poutre au-dessus de l'autel.
          Les petits yeux féroces du serpent, pareils à des perles, flambaient de colère, le bout de sa queue se tortillait rapidement et battait la poutre où, à quelque distance, se dressait la tête d'un autre serpent.
          Ces serpents sont longs de 70 centimètres et larges de quatre centimètres et demi. Leur écaille est couleur d'argile rougeâtre; des taches sombres recouvrent tout leur corps.
          Apercevant les redoutables reptiles, les éclaireurs se hâtèrent d'abandonner le temple aux cris de « les serpents, les serpents », en me priant de suivre leur exemple.
          Le vieillard sembla ne pas leur prêter attention et continua à prier et à se prosterner, touchant le sol de son front.
          Ayant terminé sa prière, il se releva, nous jetant un regard soupçonneux, approcha de l'autel et alluma deux cierges. Un des serpents glissa rapidement de la poutre et tomba sur l'autel. Quelques secondes plus tard, il était déjà entre les mains du vieillard et rampait sur sa poitrine, ses épaules et sa tête, tirant sa longue langue fourchue qui tâtait tout sur son passage.
          Les éclaireurs, figés par la surprise, regardait en silence le spectacle extraordinaire qui leur inspirait, outre la peur et le dégoût, une sorte de terreur sacrée. (...)
          Le vieillard tint le serpent dans ses mains puis le porta soigneusement à sa place. Les deux serpents habitaient le temple depuis longtemps et étaient considérés comme sacrés. Ils n'ont jamais mordu personne, ni fait aucun mal à âme qui vive excepté aux tamias et aux souris quil leur servent de nourriture.
          L'hiver, le vieillard les met derrière le poêle et au printemps, il les rapporte à Lanzaline où ils se trouvent à merveille, acceptant le respect et l'adoration des houndouzes et des trappeurs qui y passent.
          Les éclaireurs discutèrent longtemps le cas du courageux » grand-père aux serpents «. Ils venaient d'entrevoir un monde mystérieux dont le voile s'était soulevé un peu pour retomber aussitôt et ils n'arrivaient pas à s'expliquer les faits qui les intriguaient.

p.208-212



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