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Lorsque les conversations se turent, et que le sommeil terrassa notre campement, le vieux trappeur,
la pipe entre les dents, vint s'asseoir près de moi et se mit à me raconter divers épisodes de sa
vie aventureuse. Son récit à voix basse se déroulait comme un ruisseau, m'emportant dans les cités
inconnues de la Chine où se révèlent l'âme du peuple mystérieux et où dort le dragon légendaire que
l'Europe effeminée redoute.
Le vieux trappeur me raconta qu'il avait navigué avec son père
dans la mer orageuse du sud de la Chine où ils cherchaient des perles. Après la mort de son père, il
devint pirate. Dix ans après, un bâtiment de guerre anglais ayant infligé une défaite aux pirates,
il fut blessé, emprisonné et jeté dans les cachots de Hong-Kong. Il passa trois ans au bagne où il
fut affecté aux travaux de construction du môle, puis s'enfuit au Japon.
Là, travaillant dans les docks de Nagasaki où il y avait beaucoup
de russes, il apprit leur langue. Sa grande taille et sa force physique plurent à un riche anglais
qui l'engagea comme garde du corps et l'emmena partout en Extrême-Orient. A Péking, il entra au corps
des gardes du palais, mais il n'y resta que peu de temps car, ayant tué un officier dans une rixe, il
fut obligé de s'enfuir en Mongolie où il s'occupa d'élevage et devint assez aisé. Il s'apprêtait à
faire du commerce (c'est le rêve de tout chinois) mais, une nuit, des bandits pillèrent et
incendièrent sa maison. Rassemblant les restes de son avoir, le vieillard partit pour la Mongolie voisine
où il se mit à chasser la zibeline et à chercher de la racine de gin-seng. Il habitait sa cabane
depuis ving-quatre ans; auparavant, il était installé à l'amont du fleuve Maï-Hé. (...)
Nous devions monter par la piste jusqu'au temple Lanzaline
situé sur un haut col à l'amaont de deux fleuves : Liantzy-Hé et Maï-Hé.(...)
A deux kilomètres du temple, la forêt commença à devenir clairsemée.
Le col manquait totalement de grands arbres à cause des forts vents d'hiver.
L'ancien temple ayant été détruit, trois ans plus tôt, par un
incendie, les trappeurs construisirent une nouvelle pagode peinte en rouge. A l'intérieur des cierges
se dressaient sur l'autel et les murs étaient ornés des images des dieux et des sentences de
Confucius.
Entré dans le temple, le vieux trappeur s'agenouilla devant l'autel
et pria. Nous restâmes en silence près de l'entrée respectant sa foi.
A ce moment, un bruit étrange retentit en haut. Je le connaissais
pour l'avoir souvent entendu dans les montagnes rocheuses lorsque le serpent halys agite sa queue au
bout de corne et s'apprête à bondir sur celui qui a osé le déranger.
Levant le regard, je vis la tête plate du reptile qui était
suspendu à une poutre au-dessus de l'autel.
Les petits yeux féroces du serpent, pareils à des perles, flambaient
de colère, le bout de sa queue se tortillait rapidement et battait la poutre où, à quelque distance,
se dressait la tête d'un autre serpent.
Ces serpents sont longs de 70 centimètres et larges de quatre centimètres
et demi. Leur écaille est couleur d'argile rougeâtre; des taches sombres recouvrent tout leur corps.
Apercevant les redoutables reptiles, les éclaireurs se hâtèrent
d'abandonner le temple aux cris de « les serpents, les serpents », en me priant de
suivre leur exemple.
Le vieillard sembla ne pas leur prêter attention et continua à
prier et à se prosterner, touchant le sol de son front.
Ayant terminé sa prière, il se releva, nous jetant un regard
soupçonneux, approcha de l'autel et alluma deux cierges. Un des serpents glissa rapidement de la
poutre et tomba sur l'autel. Quelques secondes plus tard, il était déjà entre les mains du vieillard
et rampait sur sa poitrine, ses épaules et sa tête, tirant sa longue langue fourchue qui tâtait tout
sur son passage.
Les éclaireurs, figés par la surprise, regardait en silence le
spectacle extraordinaire qui leur inspirait, outre la peur et le dégoût, une sorte de terreur
sacrée. (...)
Le vieillard tint le serpent dans ses mains puis le porta
soigneusement à sa place. Les deux serpents habitaient le temple depuis longtemps et étaient considérés
comme sacrés. Ils n'ont jamais mordu personne, ni fait aucun mal à âme qui vive excepté aux tamias et
aux souris quil leur servent de nourriture.
L'hiver, le vieillard les met derrière le poêle et au printemps,
il les rapporte à Lanzaline où ils se trouvent à merveille, acceptant le respect et l'adoration des
houndouzes et des trappeurs qui y passent.
Les éclaireurs discutèrent longtemps le cas du courageux »
grand-père aux serpents «. Ils venaient d'entrevoir un monde mystérieux dont le voile s'était
soulevé un peu pour retomber aussitôt et ils n'arrivaient pas à s'expliquer les faits qui les
intriguaient.
p.208-212
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