Rick Bass est également, comme Thomas Mcguane, un écrivain "du Montana". Né en 58, il grandit à Houston avant de travailler comme géologue dans l'industrie pétrolière. Ses nouvelles sont en général énergiques et pleines de dynamisme, bien que leur style ne soit pas toujours à la hauteur... Son seul roman disponible en français et en livre de poche, Là où se trouvait la mer, est cependant une vraie réussite.
 

Le guet,
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Philippe Garnier et Anne Wicke,
Ed. Christian Bourgeois (coll. 10/18, n°3166), 1996.

          Les étés dans le Mississipi sont comme ça : plus rien ni personne n'existe en ce bas monde. C'est vous dire s'ils sont géniaux. Vous suspendez vos draps de cotons à la corde à linge et ils se gorgent d'un soleil qui vous fera avoir des érections toute la nuit quand vous serez couché dessus. Nos criquets sont entraînés à chanter plus joliment et de manière plus convaincante et plus pure que la nature ne devrait le permettre. Le Mississipi est un endroit à part. Il y a des jours où j'adore marcher dans les hautes herbes et m'y rouler comme un jeune chien.
          Le cinéma de plein air de Port Gibson, situé au bord du Mississipi, n'est qu'à quarante minutes de route, et on peut y voir la lune s'élever, pleine et magnifique, derrière l'écran, comme une créature souriante, le dernier samedi de chaque mois. Je ne sais pas s'ils ont bâti le cinéma exprès pour ça, ou si c'est la lune qui a élu l'endroit et qui le recherche. Ce sont de petites choses, mais on peut toujours compter sur elles, comme sur beaucoup d'autres, et ça tous les jours. J'ai vécu un certain temps à Chicago et, quand il m'arrive de faire des cauchemars, c'est toujours là-bas que ça se passe. Une énorme quantité d'amour peut être retirée de toutes ces petites choses et je suis persuadé que le bonheur est avant tout la somme d'un nombre incalculable de petites passions, ce qui crée un effet boule de neige et vous vous retrouvez à jouer au coeur de grandes passions, l'amour et la haine, vous courez le long de la route, vous vous consumez d'amour pour tout, vous vous consumez totalement. Pour des bouteilles de coca, pour des boîtes aux lettres, pour des grosses filles et pour leurs chiens. J'aime l'Etat du Mississipi. La nuit , par la fenêtre, on entend les ouaouarons coasser au bord du ruisseau qui coule en contrebas.
p. 162-163

Dans les monts Loyautés,
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Pierre-Edmond Robert,
Ed. Christian Bourgeois (coll. 10/18, n°2955), 1996.

          L'autre nuit, j'ai vu un cougar traverser la route en courant devant moi - un éclair dans le balayage de mes phares - à la poursuite de quelque chose.
          C'est une vallée magnifique. Je me réveille parfois avec le sourire parce que j'ai tout le restant de mes jours à vivre dans cet endroit. Je monte sur les hauteurs, jusqu'à un rocher au milieu des arbres, et je m'assois là et je me contente de regarder. Sur la route, loin au-dessous, un de mes amis passe dans sa camionette, si lentement qu'il semble qu'un homme à pied pourrait l'accompagner tout en restant à sa hauteur. Je regarde jusqu'à ce que la camionnette disparaisse dans le virage. Puis le cépuscule arrive, une lueur violette s'infiltre de toutes parts.
          Les lumières s'allument alors dans les chalets de mes amis, taches luisantes dans l'obscurité.
p. 75

Platte River,
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Brice Matthieussent,
Ed. Christian Bourgeois (coll. 10/18, n°3023), 1996.

          Fini les hommes. Elle économisait ce qu'elle gagnait, douze dollars par jour, en vue de l'hiver. Il était entendu que la somme qu'elle aurait ainsi économisée, grosse ou modeste, représenterait le prix d'achat réel du fenil. Leena savait que Ray comptait l'argent qu'il lui payait, ainsi que celui qu'elle dépensait. Elle savait qu'il la surveillait. Les hommes étaient ainsi : scrutateurs, faiseurs de règles. Mais c'était très bien comme ça. Quand elle aurait acheté le fenil, il lui appartiendrait. Cette vallée serait différente. Cette vallée foumillait de promesses palpitantes.
          La grange à foin pour laquelle Leena économisait se trouvait aussi le long de la rivière, en amont, là où la vallée se rétrécissait et où la neige tombait plus dru. Lorqu'elle s'y installerait, Leena savait qu'il lui faudrait descendre jusqu'à la rivière gelée avec une hache et découper dans la glace un trou où le cheval pourrait boire et où elle-même puiserait l'eau pour la cuisine. Il lui faudrait se nouer une corde autour de la taille pour éviter de se perdre dans la neige profonde et, ceinte de cette même corde, elle se laisserait glisser dans l'eau glacée à travers le trou pour un bain rapide. Et elle pêcherait dans un autre trou, percé plus loin de la berge, vers le milieu de la rivière : elle ferait un feu pour se tenir chaud, un feu dont la lumière attirerait le poisson morne et froid, et à travers ce petit trou elle les attraperait tous, autant qu'elle voudrait, toute la nuit, puis elle les salerait, elle les fumerait, elle les accrocherait aux solives pour les faire sêcher dans l'air froid, alors le poisson frais et la fumée embaumerait son chalet.
          Leena pensait à tout cela pendant que le printemps s'installait autour d'eux, et elle économisait, sûre de l'avenir - sachant pour une fois à quoi s'en tenir, ayant pour une fois la situation bien en main.
          Elle continuait de se baigner la nuit dans la rivière ; sa peau était sombre quand il n'y avait pas de lune. Lorsqu'elle s'allongeait sur le dos, faisait la planche et laissait l'eau froide l'emporter vers l'aval, des fragments de mousse et des alevins de truite effleuraient ses jambes. Les seins, les épaules, tout devenait brillant, lumineux, quand la lune était là. Dérivant au fil d'un courant rapide, elle regardait les étoiles, la lune, et elle se souvenait seulement alors qu'elle était peut-être allée trop loin. Emergeant de sa transe, elle nageait vigoureusement vers l'amont, regagnant son point de départ comme un poisson, immaculée.
p. 24-25

Là où se trouvait la mer,
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Anne Wicke,
Ed. Christian Bourgeois (coll. 10/18, n°3254), 1999.

          Mel plia sa carte et la rangea dans un coffre en bois de cèdre. Helen se leva, alla vers l'une des étagères et se mit à carresser le dos des livres.
          « Si tu as vraiment lu tous ces livres, on peut dire que t'es une sacrée tête, dit-elle.
          - Je les ai lu, dit Mel. Pour la plupart, je les ai lu il y a longtemps, mais je les ai bien lu. »
          Elle alla près d'Helen pour regarder les livres, elles avaient toutes deux l'air de randonneuses en train de regarder des animaux dans une prairie : occupées à observer des daims ou des cerfs.
          « C'est pas vraiment que je ne lis plus maintenant, dit Mel. C'est plutôt que je lis des histoires à même la terre, des histoires cachées sous la neige, des histoires qui m'échappent, mais qui sont toujours tout près. J'ai toujours l'impression de lire, c'est juste que je n'ouvre plus de livres. » (...)
          Elle ouvrit le tiroir du bas de son bureau et sortit une autre peau de daim, tannée et soigneusemnt pliée. Il y avait des trous dans cette peau - des marques de crocs - et seulement quelques données dans la partie de la carte concernant l'hiver : c'était la carte de l'année, elle était toujours en cours.
          « C'est un daim que les loups ont tué. Je l'ai trouvé alors qu'ils avaient déjà commencé à le dévorer et j'ai pu sauver la peau avant qu'ils la mangent aussi. Je ne sais pas si j'ai eu raison ou pas, mais c'est quelque chose que j'avais envie de faire depuis longtemps. C'est bizarre, non, dit-elle en montrant les marques qu'elle avait tracées à l'encre sur la carte - les traits et les points noirs des minuscules traces de pattes qu'elle avait imprimées, comme des tatouages, dans la peau -, c'est bizarre de penser que les loups continuent à traverser cette peau de daim, alors qu'ils ont consommés le reste de l'animal, qui est, de fait, devenu du loup ? »
          Elle toucha la peau douce, comme pour y puiser de l'équilibre, du réconfort.
          « C'est comme si tout le reste s'effaçait, poursuivit-elle en étudiant les traces d'encre, et qu'il ne restait plus que ça. L'histoire... »
p. 111-112

          Les traces avaient maintenant disparu sous des monticules veloutés de neige, mais Wallis se rendit compte que Mel connaissait si bien les daims - et qu'en suivant celui-là elle avait déjà suffisamment appris ses rythmes -, qu'elle savait comment l'animal avait dû réagir au paysage qu'il avait traversé. Elle s'arrêta et se mit à fouiller un monticule de neige ; elle découvrit ainsi un creux tâché de rouge, un moulage de glace de l'endroit où le daim s'était couché.
          « Les épicéas et les sapins ont des propriétés physiques, dit Mel. Le cèdre, lui, est un arbre aux propriétés spirituelles. Ce daim n'est pas encore prêt à mourrir. Il va rester dans les épicéas et dans les sapins autant qu'il le pourra. Ce n'est que lorsqu'il saura qu'il va mourir qu'il ira vers les cèdres. Mais c'est déjà la direction qu'il a prise, ajouta Mel. Je crois qu'il sait déjà qu'il va mourir. »
          Elle leva sa main vers sa gorge.
          « S'il n'était pas tombé de neige, vous verriez du sang partout, reprit-elle. Ici, ça ressemblerait à une forêt de sang. Je le sens moi, même sous la neige. Il serait mort ici, dit-elle en montrant l'endroit du doigt. Si les gens du village ne l'avaient pas poursuivi, il se serait couché sous ce cèdre, pour se reposer et se préparer à mourir. Mais ils devaient être juste derrière lui, à ce moment-là. Plus près de lui qu'ils ne le pensaient. J'ai déjà vu des daims se faire tirer dessus et tomber sous des sapins ou des épicéas, avant de se relever et de ramper sur cent mètres pour mourir sous les cédres. Les scientifiques nous font tout un bla-bla sur les réactions physiologiques, sur le fait que les cèdres sont plus sombres et plus frais. Ils parlent de régulation thermique et d'un putain de phototropisme réduit. Mais la vérité est bien plus simple. Les daims quittent cette couche du monde pour gagner l'autre royaume, et les cèdres sont comme un pont entre ces deux mondes. La science n'a jamais été tout à fait exacte à propos de quoi que ce soit », conclut-elle.
p. 57-58

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