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Le ciel, les étoiles, le monde sauvage,
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Brice Matthieussent, Ed. Christian Bourgeois (coll. 10/18, n°3440), 1999. |
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Le printemps suivant marqua l'année où j'eus neuf ans et ma mère
zéro, commençant ainsi un nouveau cycle. Je comprenais que je devais voir un bon nombre de choses
qu'elle avait vue, mais que j'étais également tenue - vis à vis de moi-même ainsi que devant les
autres - de partir à la découverte de choses nouvelles. Je la sentais en moi. Elle me donnais
confiance - mais là encore, comme une sorte d'obligation, même si je n'aurais jamais uilisé ce mot
-, pour m'aventurer vers ces lieux sauvages, où même Grand-père, à cheval, ne pouvait plus aller. Tous les soirs je lui disais, ainsi qu'à mon père et à Omar, où j'étais allée ce jour-là. « Tu as sans doute visité le Demi-Arpent du Diable », rétorquait mon Grand-père de sa voix profonde, rauque et caverneuse et il se rappelait ensuite que, trente ou quarante années plus tôt, il avait découvert ces lieux pour la première fois et je sentais alors son esprit en moi et je comprenais aussi comment une famille pouvait tantôt s'appauvrir, comme une terre maltraitée, tantôt s'épanouir comme une terre bien traitée, ou comme l'arbre contre lequel ma mère s'était appuyée ce jour-là, l'arbre sous lequel je m'asseyais parfois, posant ma main sur l'écorce à l'endroit où elle avait posé la sienne pour la dernière fois et le sentant pousser... Mon père me regardait d'un air presque confus et je savais qu'il voyait ma mère en moi, car je la sentais très fort, moi aussi, ainsi que cet étrange mélange de croissance et de mort qui est simultanément un tissage et un effilochage. p. 140-141
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Dans un grand nombre de mes souvenirs d'enfance figure une force
venue du ciel, l'approche silencieuse d'une force magnifique, d'une vitesse admirable. Il y a deux
vieux poiriers devant la maison, des arbres plantés là par le grand-père de ma mère à l'automne de
la première année de ce siècle. Pendant des décennies, ces deux arbres ont produit des poires
délicieuses, et un jour que ma mère et moi regardions un écureuil passer de branche en branche en
récoltant des poires, (qu'il laissait tomber par terre au fur et à mesure, moyennant quoi sa
cueillette semblait sans fin), ma mère a dit : « Il ferait bien de se méfier, à baguenauder en plein jour comme ça; un faucon va l'attrapper. » J'ai scruté le ciel bleu sans rien y remarquer d'anormal. Mais cinq secondes plus tard, un faucon à queue rouge a traversé la poirier en planant et s'est emparé de l'écureuil en plein vol. Faisant irruption dans nos vies, puis en sortant presque aussitôt, l'écureuil mollement suspendu entre ses serres. Puissants battements d'ailes. Ces deux poiriers avaient soixante ans à l'époque; et seulement maintenant, alors qu'il seront bientôt centenaires, l'éclat de leur floraison et leur prodigalité commencent de décroître. La générosité. L'écureuil a disparu, en un clin d'oeil : à un moment il mangeait des poires et l'instant suivant il volait au dessus de l'horizon. « Quand on parle du loup...» avait ensuite ajouté ma mère avec satisfaction. Car elle avait beau aimer les écureuils, elle aimait aussi les poires et les faucons, mais surtout les petits miracles, les menus secrets. p. 183-184
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Je m'intéressais à toutes choses sauvages - lynx et lions de
montagne, fleurs et arbres, rochers et rivières -, mais l'année où j'ai eu neuf ans et ma mère zéro,
cette année où mon frère Omar a eu quatre ans, mon père quarante-quatre et le père de ma mère
soixante-douze, ce qui m'a soudain passionnée, ce sont les oiseaux. Si ça volait, j'aimais ça. Si ça
chantait, j'aimais aussi. Je rampais dans les fourrés ainsi que dans les vieilles forêts de chênes et de cèdres de cette contrée magique située à la frontière occidentale du Texas, au nord d'Uvalde et à la limite de ce pays de collines où toute l'année l'eau coule dans le profond lit calcaire de la rivière. A cent vingt kilomètres au sud, on aperçoit le Mexique. Nous habitions une oasis de dix mille arpents couverte de forêts bois et de bois épars, où les montagnes accueillaient les lauriers d'altitude en fleur, où les falaises s'ornaient de pétroglyphes vieux de cinq siècles - des bas-reliefs représentant de espagnols avec fusils, épées, casques de fer, chevaux et étendards -, mais la civilisation ne la traversait que comme une brise légère. Grand-père, père et Chubb, le vieil ami de Grand-père, m'ont plainte pendant toute cette époque où je grandissais, et l'attention qu'ils me manifestaient prouvait, je le savais, toute la profondeur de leur amour pour ma mère. Et puis, bien sûr, j'avais huit années de souvenir avec elle. Ainsi, elle n'avait pas entièrement disparu. Une grande partie d'elle était toujours là. Peut-être tout. Je ne sais toujours pas avec certitude quelle partie d'elle est elle et quelle partie d'elle est moi. Parfois, je vois ou j'entends une chose qui éveille une étrange résonance et je peux seulement conclure qu'il s'agit d'une chose, odeur, son ou vision, semblble ou peut-être même identique à une chose qui jadis, l'a profondément touchée, et je m'arrête pour réfléchir à la signification de cette réaction... Je rampais dans les fourrés et les bois et je suivais les lignes de crête avec Omar, aussi douce et tendre avec lui que l'étaient Grand-père, Chubb ou mon père envers moi, essayant de lui montrer davantage que les trois années qu'il avait passé avec elle. Autant ne pas le cacher plus longtemps : j'ai aujourd'hui quarante-quatre ans et je la vois et je l'entends toujours dans le moindre mouvement sur ces terres dans chaque souffle du vent, dans chaque feuille qui tombe. Je crois même l'entendre plus clairement que moi-même. Sommes-nous tous et toujours un tel mystère pour nous-mêmes ? Je me trompe peut-être, mais je ne crois pas qu'aucune ni aucun d'entre nous ne soit seul. L'essor du faucon, et les papillons - l'eau coulant goutte à goutte, mais surtout les sons nocturnes : les chouette, les poissons soulevant des éclaboussures dans le torrent, le son invisible des chauve-souris au-dessus de l'eau et les hurlements des coyotes, le silence des étoiles, le bruit du vent, du vent frais; à la fois la bourrasque glacée et hurlante du vent du nord en hiver et les douces brises nocturnes parfumées des odeurs de la prairie qui en été remontent du Mexique, rafraîchissant la terre et nous baignant dans les parfums des fleurs - huisache, aggarita. Lucioles, dessinant la lumière, dirait-on (ou la faisant clignoter à travers leur corps), comme nourries par la présence de la joie ou du bonheur, quelque part dans le monde, et cette énergie qui se trouve toujours sur le ranch Prade. Je l'entends plus que jamais sur le ranch Prade. J'entends mon propre sang, aussi, et ses légères variations qui m'écartent d'elle - mon moi, écrit par cette terre et au-delà de ce que le sang de mes parents a écrit en moi - et je suis heureuse de ne pas ressentir le besoin de lutter ni le moindre malaise avec l'être que je suis et l'endroit d'où je viens. p. 142-144
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