Jean-Claude Bourlès, né en 1937, est d’abord poète et romancier.
Depuis quelques années, il est, comme tant d’autres, victime du syndrome Compostelle. Il a écrit trois livres sur le sujet, relatant, pour les deux premiers, sa propre expérience de pèlerin du chemin des chemins, le troisième étant une sorte de recueil de témoignages sur les motivations des nombreux pèlerins qu‘il a rencontrés.
De ces trois ouvrages, le premier est incontestablement le plus réussi et le plus poétique, comme en témoignent, je l’espère, les deux extraits ci-dessous.
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Conques

Retour à Conques,
Ed. Payot (coll. Petite bibliothèques Payot / Voyageurs, n° 242), 1995.

          Sommeil rétif. Le corps s'insurge trop contre la fatigue et le soleil de la journée. Des images défilent, s'en vont, reviennent, s'imposent, toujours les mêmes. Dans son demi sommeil ma femme balbutie quelques mots inaudibles. Elle aussi cherche un compromis avec les forces obscures qui l'habitent. Une heure que je ne retiens pas sonne au clocher de Saugues. Dormir. Rompre cet état de veille où je m'épuise. Ma femme, avec force : "  Je vous dis que je vais à Conques  ! "
          Dors mon intrépide, dors. Laisse-toi porter par le rêve. N'entends-tu pas déjà le bruissement de l'Ouche ? Nos pas dans l'abbatiale ? Les voix de nos amis. Va dans la paix des rues vers ce peuple sculpté qui fait chanter la pierre, et attends-moi, là-bas, près du bassin du cloître où depuis si longtemps une voix nous assigne.
                                                                                                                                                                              p.44-45

          Plusieurs jours durant, nous courûmes les chemins de crête vers Sénergues et Noilhac, courses qui depuis longtemps n'avaient plus de secret pour nous, mais que nous refaisions chaque fois, avec la même folle espérance d'y trouver de quelconques modifications. Passages obligés, chemins initiatiques, territoires ? Il en est toujours ainsi, aujourd'hui encore, et demain sans doute, comme si nous ne pouvions demeurer raisonnablement à Conques qu'après avoir suivi certains signes ou itinéraires. Bref, l'automne, je l'ai déjà dit, était superbe, empli du long mûrissement de fruits blets, de bruyère et, le soir lorsque nous redescendions vers le village, de l'âcre odeur de l'herbe brûlant au bas des champs.
          L'attachement à un pays passe obligatoirement par la connaissance et le respect de ceux qui y demeurent. Les gens rencontrés parlaient avec cette amabilité que les fins de saisons apportent à toute chose. Nous écoutions comme tous ceux qui vont à pied ; consciente de devenir, ne serait-ce qu'un instant, dépositaires de fragments de mémoires.
                                                                                                                                                                             

Le grand chemin de Compostelle,
Ed. Payot (coll. Petite bibliothèques Payot / Voyageurs, n° 341), 1998.

          Partir, nous en rêvions. Le plus souvent à voix haute. Peut-être pour prendre date. Partir pour déchiffrer l'espace et les traces sur la draille, retrouver l'accent et les goûts rudes, les heures sans concession et certains soirs de défaite... Continuer le chemin, jour après jour, semaine après semaine, jusqu'à cette ville dont l'appel nous parvenait, sans cesse répété par l'écho des cartes et le décodage des villages : Compostelle !
          Certes, l'engagement était pris, certifié, et même consigné par écrit. Nous repartirions pour mener ce projet à son terme : tenter de voir et de comprendre ce qui, depuis plus d'un millénaire, pousse hommes et femmes du monde entier à abandonner un peu d'eux mêmes sur quelques vieux chemins d'Europe ; mais aussi pour les joies sauvages que sont la solitude et la rencontre, l'intempérie et le goût des fontaines. Pour que ce périple de huit cents kilomètres fût le plus authentique possible, nous voulions l'accomplir d'une traite. Impossible ! répondait la vie. Où prendriez-vous les quarante jours nécessaires ? Le temps se montre intraitable. Alors, entre deux poussées de fièvres velléitaire, où l'Espagne, quand ce n'est pas l'apôtre lui-même, prend possession de nos jours, nous regardons les calendriers. Attendre trois ou quatre ans. Plusieurs dizaines de mois. Beaucoup de jours... Beaucoup trop. D'ici là, patienter en rêvant dans les livres. Combien de rêves ? Combien de livres ?                                                                                 p.7-8

©1999 Emmanuel Bovet

...Les autres voyageurs...
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