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Faut-il mourir pour mériter la
reconnaissance ? C'est un peu ce que je me demande à voir le
surgissement des livres de Nicolas Bouvier à l'occasion de son
décès, les grandes librairies semblant soudain redécouvrir
l'intérêt de ses œuvres… Pourtant, son « usage du monde » est un modèle, dans le genre récit de voyage. Tout y est dans la précision des notations prises au vol, dans la légèreté des instants saisis et la description des gens rencontrés. A lire, en dilettante. |
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L'usage du monde
Ed. Payot (coll. Petite bibliothèques Payot / Voyageurs, n° 100), 1992. |
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Echoué sur le bas-flanc, trop vibrant
d'épuisement pour que le sommeil vienne, on regarde la jarre d'eau potable
qui sue à grosse gouttes. Elle est placée sur une sorte d'autel, et entourée
de ronces, comme un dieu. On voit aussi les tuniques blanches des buveurs de
thé dégorger dans la pénombre par ondes successives la charge de lumière
reçue dans la journée. On s'aperçoit que ce maudit petit col vous a fait
changer de monde et que les visages ne ressemblent plus à ceux qu'on
connaissait : avec leurs turbans blancs, leurs cheveux noirs taillés en
frange, leurs faciès calcinés de Valet de cartes et leur air de bûche retirée
du feu, ce sont déjà des Baloutchs. Du temps passe… on perd le fil et lorsqu'on le retrouve c'est pour voir le patron poursuivre à longues foulées menaçantes un poulet auquel il veut trancher la gorge, et ses mains palpiter comme des flammèches derrière l'oiseau terrifié. Ensuite on s'intéresse au grain du tapis sous ses épaules, ou à ce petit muscle qui se contracte dans votre joue comme un animal pris au piège. Puis à mesure que les nerfs se détendent et que le soleil descend, vous vient cette fatigue comblée, cette envie d'adorer, d'engager son sort, qui vous prend tout d'un coup et libère, à une profondeur que d'ordinaire on néglige, un surcroît de vie violente qu'on ne sait comment employer. S'il était encore question de remuer un membre, on danserait. Bientôt le cœur, cette pompe à émotion, s'apaise ; on le sent taper plus largement, fidèle sous les côtes, gros muscle qu'on a fortifié. (p.250) |
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| La fin du jour est silencieuse. On a parlé son saoul en déjeunant. Porté par le chant du moteur et le défilement du paysage, le flux du voyage vous traverse, et vous éclaircit la tête. Des idées qu'on hébergeait sans raison vous quittent ; d'autres au contraire s'ajustent et se font à vous comme les pierres au lit d'un torrent. Aucun besoin d'intervenir ; la route travaille pour vous. On souhaiterait qu'elle s'étende ainsi, en dispensant ses bons offices, non seulement jusqu'à l'extrémité de l'Inde, mais plus loin encore, jusqu'à la mort. (p.49) |
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Comme une eau, le monde vous traverse, et, pour un temps, vous prête ses couleurs.
Puis, se retire, et vous replace devant ce vide qu'on porte en soi, devant cette espèce
d'insuffisance centrale de l'âme qu'il faut bien apprendre à côtoyer, à combattre, et qui,
paradoxalement, est peut-être notre moteur le plus sûr. p. 348 |
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La mobilité sociale du voyageur lui rend l'objectivité plus facile.
Ces excursions hors de notre banlieue nous permettaient, pour la première fois, de porter un jugement
serein sur ce milieu dont il fallait s'éloigner pour distinguer les contours. Ses habitudes verbales,
ses ridicules et son humour, sa douceur et - lorsqu'on avait montré patte blanche - son naturel,
fleur rare dans tous les terrains. Son sommeil aussi et cette incuriosité qu'engendre une vie déjà
meublée jusque dans ses moindres recoins par les générations précédentes, plus avides et plus
inventives […]. p.26 |