Journal d'Aran et d'autres lieux, feuilles de route
Ed. Payot (coll. Petite bibliothèques Payot / Voyageurs, n° 155), 1993.

          La rivière se love et sinue à fleur des prés couverts de gelée blanche. Elle est bordée de saules et de moutons couchés qui font deviner son cours imprévisible comme il doit l'être : un méandre de plus est ce qu'un rivière peut faire de mieux ; c'est d'ailleurs ce qu'on en attend.
          La route, elle aussi, étroite, bleue, brillante de glace, tourne sans rime ni raison là où elle pourrait filer droit et prend par la plus forte pente les tertres qu'elle devrait éviter. Elle n'en fait qu'à sa tête. Le ciel, gouverné par vent d'ouest, vient de faire sa toilette ; il est d'un bleu dur. Le froid - moins quinze degrés - tient tout le paysage comme un poing fermé. Il faut conduire très lentement ; j'ai tout mon temps. (...)
          Le jour commence à baisser, l'ombre des croix s'allonge. La lumière chavire ; le froid est si vif qu'il me faut chauffer ma caméra entre ma chemise et mes cuisses pour que l'obturateur consente à fonctionner.
          A l'entrée du cimetière, dans une cabane en rondine qui suent encore la résine, j'ai trouvé un jeune homme qui est à la fois le gardien et l'historien de ces morts. Il m'a offert du thé et une brochure qu'il a écrite sur l'histoire de l'abbaye. Il n'a aucun moyen de chauffer sa cambuse, sinon un grille-pain qu'il a allumé et au-dessus duquel nous passons et repassons nos mains gourdes. Par la fenêtre, je vois un couple de faisans picorer sur la route qui brille de tous ses lacets inutiles. Quand je lui ai demandé la raison de ce tracé erratique, il m'a répondu qu'ici, autrafois, les chemins étaient empierrés pa les femmes qui n'aimaient pas que le vent les décoiffent ; quand il tournait, elles en faisient autant. Cette explication m'a entièrement satisfait.
          Les Romains ne sont pas venus ici. Pas de Romains, pas d'urbs, pas de bornes miliaires, pas trace de ces systèmes qui réduisent la nature à des droites et à leur perpendiculaire.
p. 11, 18-19

          L'oncle m'a dit : « Si vous allez vous balader, prenez le chien noir, il s'appelle Alabar ; ce n'est pa ici qu'il risque de se faire écraser. »
          Le neveu ma dit : « Quelle idée de venir ici en pleine tempête d'hiver, alors que fin mai nous avons trente-cinq variétés d'orchis et d'anémones sauvages et dix-neuf sortes d'abeilles. Et maintenant : rien, rien de rien. On mange à huit heures, ça vous va ? » Ça m'allait. Et l'idée de me trouver ici n'était pas de moi.

          Rien est un mot spécieux qui ne veut rien dire. Rien m'a toujours mis la puce à l'oreille. Ce n'est pas parce que la météo a mis ces îles sous narcose qu'elles ont cessé d'exister. La mienne est toujours sur la carte, avec ses huit cents habitants, même s'ils se terrent comme des homards dans leur chaumière pour faire pièce à la neurasthénie qui s'empare de vous après quelques jours de vent continuel.

          Empaqueté comme un esquimau, je suis sorti pour voir de quoi était fait ce rien. La nuit montait du sol comme une nappe d'encre, pas une lumière, le noir des murs plus profond encore que le noir des prés. Un vent à décorner les boeufs ; mes poings gelaient au fond des poches. Alabar ne m'a pas suivi longtemps : ce rien ne lui disait rien qui vaille. Il a fait demi-tour et gratté à la porte qui s'est ouverte aussitôt. Je cherchais l'ermitage de ce saint Enda dont les disciples ont fondé Saint-Gall (...) Je ne l'ai évidemment pas trouvé ce soir là (...) Mais j'ai vu - mes yeux s'étaient fait à la nuit - une forme pâle, rencognée dans l'angle formé par deux murets. C'était un percheron blanc si énormeet immobile que j'ai d'abord pensé à une gigantesque effigie abandonnée là par quelque Atlantide, ignorée des archéologues, et que les vents d'hiver auraient débarrassée de ses lichens et barnacles pour lui donner ce poli, cette perfection d'opaline. Il s'était trouvé le coin le mieux abrité et, le museau collé au poitrail, il n'en bougeait pas pour avoir moins froid. Sans le frisson qui le parcourait de la queue aux naseaux, j'aurais juré qu'il était en plâtre. Quelle idée de laisser un cheval seul dans ce vent cinglant sans même une jument pour le réchauffer! Quelle idée aussi d'aller chercher à tâtons l'ermitage d'un saint mort depuis quatorze siècles, en enjambant des murets de pierres sèches qui dégringolent et qu'il me faut remettre en place. J'étais en train de traverser en catimini son parchet quand j'ai entendu un trot lourd et qu'il m'a presque soulevé de terre en fourrant ses naseaux sous le bras : des paturons de la taille d'une ruche, et cette présence énorme, insistante, ce museau fouillant le chaud comme un boutoir, me promenant comme un fétu jusqu'à la route, laissant sur mon paletot de brillantes traces de morve que j'achève à l'instant de netoyer. (...) La nuit était maintenant si noire queseul le bruit plus clair de mes bottes m'a appris que j'avais regagné la route. A quelques mètres de la maison, deux yeux dorés et brûlants qui perçaient l'obscurité à hauteur de ma ceinture m'ont fait tourner la tête : ceux d'un matou aussi blanc, et pour son engeance aussi gros que le cheval, qui s'était blotti dans un muret. Son corps épousait exactement les bords de la cavité laissée par un moellon que le vent (que lui ?) avait fait chuté. Il ne laissiat dépasser que ses mousatches où une miette de morue était restée prise et ce n'était pas cette nuit là qu'on l'aurait délogé de son alvéole. (...)

          Dîné et bu avec mes hôtes un peu de l'excellent chianti offert par une équipe de télévision italienne qu'ils ont hébergée l'été dernier, le temps d'un tournage. Par dessus le bord de leur verre, ils m'examinent avec circonspection ; je sens que ma présence ici, à cette saison, les tarabuste. (...) Le neveu a monté l'escalier en grommelant : « Cent-trente cinq espèces de fleurs et dix-neuf sortes d'abeilles » En venant ici hors saison, je les prend à la déloyale. S'il sait vanter ses anémones soufrées, il n'a pas encore appris à vendre du vent. Ce qui est superflux : j'aime la tempête, et le Nord, et l'hiver.
          Sous la fenêtre de ma chambre, les brebis du voisin grelottent et font vibrer la palissade de l'enclos où elles sont flanc à flanc, qui chante dans le froid comme la rambarde d'un navire. Avec leurs pattes en allumettes et leur toison frisottée, elles font penser à un dessin d'enfant viennois décadent : les carcasses malsaines et efflanquées d'Egon Schiele noyées dans les fourures de Sacher-Masoch.

          Rien ? Pourtant, éralon, matou, moutons, ce bestiaire frissonnant dans ce froid polaire et ce rugissement continuel, ce n'est pas rien, c'est plutôt « autre chose ».
p.31-36

Chronique japonaise,
Ed. Payot (coll. Petite bibliothèques Payot / Voyageurs, n° 53), 1991.

C'est le genre de musée que j'aime, j'ai l'impression d'explorer le grenier d'un inventeur. Voici :
    - un tandem ordinaire verni en noir avec trois position de pédales, daté 1911 ;
    - une chaise à porteur de daïmyo en laque noire blasonnée de chrysanthèmes d'argent ;
    - trois paradisiers du Pacifique-Sud offert par un colonel qui a fait sa guerre là-bas ;
    - des traineaux et des arbalettes aïnou dans lesquels il n'entre pas une pièce de fer ;
    - la maquette en coupe d'une mine de potasse ;
    - le livre de comptes, l'icône de voyage et le couteau à sept lames d'un négociant russe qui a péri voici deux cents ans dans un naufrage au large de ces côtes.
Mais surtout, des statues magiques en bois taillé d'une tribu Oroko de Sibérie qui est venue par Sakhaline s'installer ici, après la guerre avec son chaman. Hautes comme la main. Le visage ovale et légèrement concave, le nez à peine esquissé et de petits yeux d'obsidienne qui vous suivent anxieusement où que vous alliez. Deux de ces figurines sont prises dans un nuage de copeaux détachés du socle, et ont absolument l'air de chercher leur chemin à travers un blizzard. On sent un index invisible posé sur toutes les bouches, et ces poupées expriment si fort le silence le froid, le grésil et la neige, qu'on remonte inconsciemment son col de veste. Du Klee boréal. J'ai bien envie de transporter toute la famille dans une meilleure lumière pour la photographier, et demande le conservateur. C'est un limpide vieillard à toupet blanc, qu'un enthousiasme continuel fait trembler comme une feuille. S'incline, se relève, éclate de rire. - Mes poupées vous ont déjà donné froid ! Photographier ? oui ! Dans mon bureau ? bon !
          Nous posons les fétiches sur une vitrine couverte d'une housse blanche. La prise de vue a duré trois heures, pendant lesquelles le vieux n'a pas cessé de monologuer. Ce musée, c'est sa collection personnelle ; il a fait lui-même les frais du bâtiment, ses caves regorgent d'objets magnifiques, il y a soixante ans qu'il a quitté le Kansaï pour s'établir ici et devenir le parrain et le protecteur des aïnous, puis de stribus Oroko et Giliak, qui se sont réfugiées ici quand les russes ont repris le sud de Sakhaline. Il a voyagé en Mandchourie, en Mongolie- Intérieure, et fait la Chine du Nord (à vélo) avant la première guerre mondiale ; toute l'Asie du sud-est dans les années trente ; il y a dix ans, l'Italie, la Grèce, la France, l'Egypte, le Liban ; un de ces jours voudrait visiter l'Afghanistan, la haute Bolivie, les Esquimaucx de l'île de Cuivre. Il approche pourtant des quatre-vingts ans... Pas de doute : son ami, le sorcier Oroko, doit lui prêter un balai volant. Monsieur Yonemura, je vous le recommande.
          Je pense au Louvre, cette tombe. Je me dis que tous les musées devraient être comme celui-ci : banchés directement sur les artères d'un vieil hommequi a un droit sur les objets, les manipule et les aime.(...) Ces musées là, on les trouvent en province, sont les seuls à procurer des instants d'enchantement véritable, les seuls où subsistent une chance de découvrir, entre les zibelines empaillées et le bouclier bantou, un Stradivarius authentique, ou alors des enseignes, ex-voto, pots à pharmacie, qui vous sont si personnellement destinés qu'ils transformeraient le plus honêe homme en voleur. Les seuls encore où, grâce au génie et au désordre, le passé n'est pas arbitrairement coupé du présent. Prenez le muse Greuze à Tournus : il y a au bas de l'escalier un pot en grès à motifs bleus qui a bien deux-cents ans. On se demande si Greuze y broyait ses couleurs, on regarde : non, cela appartient au concierge qui y met macérer ses cerises dans de la fine.
          Les photos enfin terminées, le conservateur s'approche de la vitrine.
- Vous avez vu ce qu'il y a la dessous ?
          Il saisit la housse par un coin et tire d'un coup sec en saluant comme un prestidigitaeur. Son toupet blanc décrit un demi-cercle. Dessous, c'est un squelette humain complet, installé sur un fond de sable, dans une posture pensive et langoureuse, tel qu'on l'a trouvé près d'ici en fouillant un tumulus. Dans les orbites, la machoire, le scrotum, entre humérus et tibias, des oursins et des coquillages sont joliment disposés.
- Vous voyez ! l'attitude du corps : tout à fait fidèle !
- Bon, mais les coquillages ?
- Les coquillages, c'était pour m'amuser.
- Une question encore : lce beau tandem dans la première vitrine, daté 1911 ?
- C'est le mien !
p.253-257

Nicolas Bouvier revisitant le zen

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