Chroniques japonaises
Ed. Payot (coll. Petite bibliothèques Payot / Voyageurs, n° 53), 1991.

          - Quels mérites me suis-je acquis en répandant la Bonne Loi ? demandait l'affable empereur Wu, grand protecteur du bouddhisme, au moine Bodhi-dharma, fondateur du Zen en Chine.
          - Pas le plus léger, répondit le patriarche.
          - Quel est alors le premier principe de la Doctrine sacré ?
          - Aucun : il n'y a rien de sacré.
          - Alors qui donc êtes-vous pour vous présenter ainsi devant nous ?
          - Je ne sais pas !
          L'empereur aurait dû se douter qu'une pareille rustrerie chez un saint homme cachait quelque chose qui méritait d'être examiné de plus près, mais il se contenta de lui montrer la porte et sombra dans la perplexité.
          Quand, mille ans plus tard environ, François-Xavier débarque à Kagoshima, il fut reçu de la façon la plus aimable par les bonzes du temple zen qui dominait la ville. On lui fit visiter le quartier des moines et le zendo (la salle de méditation) où les novices étaient assis dans la position du Bouddha sur son lotus, les yeux fixés à trois pas devant eux, absolument immobiles. A la question « Mais que font-ils ? » son ami, le bonze Ninjitsu, répondit : « Certains comptent ce qu'ils ont reçu des fidèles le mois dernier ; d'autres encore pensent à leurs loisirs, bref, aucun d'entre eux ne pense à quoi que ce soit qui ait un sens quelconque. »
          Une réponse absolument honnête. François-Xavier aurait dû se demander si, chez les gens dont il admirait le caractère, une pareille trivialité ne cachait pas quelque chose d'important. Il n'eut pas cette prudence et se contenta de constater par la suite que, dans la discussion, les moines zen étaient des adversaires formidables et que, malgré leur esprit vif et ouvert, il n'y avait pas moyen d'en convertir un seul.
          Voilà deux types de réponses à la question « Qu'est-ce que le zen ? » La première, d'une muflerie délibérée ; la seconde d'une platitude si quotidienne que notre esprit occidental épris de catégories se demande comment diable y rattacher le plus petit lambeau de « sacré ».
p.176-177

          Le terme japonais Zen vient du cinois Ch'an, lui-même corruption du mot sanscrit Dhyan, qui signifie méditation. Après avoir médité pendant des années, le Bouddha Çakya-Muni « traversa le miroir » et se trouva éveillé. (...) Il comprit que toute créature vivante devait et pouvait, pour être achevée, parvenir à cete illumination. Toute sa vie, il prêcha la méditation et l'éveil. Il dit encore que personne ne se réchauffe à un feu éteint et que, lui une fois disparu, il faudrait l'oublier. Puis il mourut. Alors on lui dressa des pagodes, on tailla de lui des effigies gigantesques, on lui adressa des prières, on se mit à gloser, philosopher, ergoter sur sa doctrine, sur les « douze causes » ou les « huits moyens » bref, à construire des châteaux de nuages où l'on put commodément se rendormir. Méditez et réveillez -vous, cherchez en vous sans que rien vous arrête la vie que vous ne voyez pas : voilà ce que le Zen a retenu du Bouddhisme et, pour lui, Çakya-Muni n'a jamais rien dit de plus. Tout le reste, la dévotion aux images, l'hagiographie, l'étude des textes, des systèmes, les spéculations, les symboles, etc., n'est finalement que détour, fioriture, refuge contre la vie, imposture, os à ronger qui vous retarde, glu pour l'esprit, midi à quatorze heure ; vous nous parlez adoration du Bouddha, vous manquez l'essentiel : Il faut un doigt pour désigner la lune, mais celui qui prend le doigt pour la lune ira droit comme une flèche en enfer, dira plus tard le Zen. (...)
          Je ne suis pas allé m'asseoir en « lotus », je n'ai pas cherché « quelle était la nature profonde du Bouddha ? ». J'ai joui du jardin du temple et regardé grandir mon fils qui chassait les papillons entre les tombes du cimetière voisin en criant, je ne sais pourquoi, gentleman (un mot qu'un de nos visiteurs avait dû lui apprendre) ; il était bien trop petit pour les attraper, mais avec les papillons, c'était bien lui le plus zen de tous : il vivait ; les autres cherchaient à vivre.(...)
          Dans le vieux Zen chinois, c'était la tradition de préférer, pour succéder au maître, le jardinier qui ne savait rien au prieur qui en savait trop.
p. 175-183

Nicolas Bouvier rencontre la Compagnie de Jésus

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