Le poisson-scorpion
Ed. Gallimard (coll. folio, n° 2842), 1996.
Encore du Nicolas Bouvier ! Cette fois, il raconte sa rencontre avec un vieux jésuite fantômatique, alors qu'il séjourne en convalescence dans l'île de Ceylan (Sri Lanka) et qu'il est en proie à la dépression. Cette figure de vieillard à première vue cynique et désabusé laisse deviner une mystique qui ne s'encombre pas de fioritures ni d'envolées romantiques... Une mystique réaliste en quelque sorte !

          Les nuages venaient de dégager la lune. En passant au pied d'une église baroque que j'avais toujours trouvée fermée, j'aperçus une forme noire, en chapeau rond à larges bords assise sur la dernière marche, qui lâchait des ronds de fumée et semblait regarder dans ma direction. Minuit était bien passé. Je me pinçai pour m'assurer que je ne rêvais pas, mis mes mains en porte-voix et criai d'une voix qui masquait mal ma déconfiture : " Mon Père, priez pour moi ; je ne peux plus me souvenir, il fait trop chaud."
          "Mon fils, répondit aussitôt l'apparition, voilà bien longtemps que j'ai trop chaud pour prier."
          C'était une voix d'opéra bouffe, sonore et creuse comme celle d'une cigale, avec un fort accent italien.(...)
          " Je suis le père Alvaro, reprit la voix chitineuse, passé quatre-vingts ans, dont cinquante à servir la Compagnie. Personne ne prie ici. Je suis bien placé pour vous le dire. On ne peut pas, le ciel est trop chargé, l'air trop lourd, cela ne passe pas. Même nos jeunes avec leur bel entrain... ils ont beau s'appliquer mais quand je vois leurs airs faussement repus, je sais bien qu'ils simulent. Nous les envoyons chaque année à Ampitya dans notre séminaiare des collines à deux milles pieds, pour qu'ils retrouvent un peu à Qui parler. Sans cette coupure, ils ne tiendraient pas. Ce climat, vous l'avez constaté, ne favorise pas les convictions bien ancrées. Moi, cela fait des années que je n'y suis plus monté, mais à mon âge, on supporte mieux cette solitude. J'ai cru si longtemps en Dieu, c'est bien son tour de croire en moi..."
          Le ricanement qui ébranla sa légère carcasse s'acheva en toux de fumeur.
          " Notez, poursuivit-il, que j'ai eu d'excellentes années : douze à Shrinagar, huit à Darjeeling, un air comme du champagne. Je n'ai jamais mieux prié, légèrement, des heures durant, à ne plus s'arrêter au point que nos aînés devaient nous rappeler à nos besognes. Nous sommes tout de même un ordre militant. Tôt le matin surtout, cela montait tout droit. Des deux côtés une réception parfaite, pas de parasites, pas un seul malentendu. Je demandais beaucoup, j'obtenais plus encore... même des choses dont j'ai vergogne aujourd'hui... Oui! le Ciel a pour la jeunesse des complaisances inexplicables. Le seul de mes voeux qui n'ait pas été exaucé, c'était de rester là-haut. De bonnes places, croyez-moi et que je regrette chaque jour. Enfin, j'ai eu ma part. Chacun son tour d'aller au bal. Jespère que ceux qui sont au frais ne m'oublient pas dans leurs requêtes."
          De sa petite main sêche et tavelée, il fit le geste de congédier quelque chose d'importun et se mit à se balancer d'avant en arrière sans plus s'occuper de moi. Au terme de cette journée abominable, c'était tout de même une aubaine de tomber sur quelqu'un qui parlait de Dieu comme un aérostier et d'effusions mystiques comme un télégaphiste. Moi qui avais toujours aimé les trucs de métier, les tours de main, les spécialistes qui soignent leur travail, je venais d'en trouver un, un fameux même ! et dans un domaine où on les compte sur les doigts d'une main. Je n'allais pas le laisser s'en tirer à si bon compte.
          "A vous entendre, mon père, on dirait que vous avez perdu la foi ici", dis-je pour le relancer.
          "Dieu seul le sait ! répliqua-t-il d'un ton piqué, c'est désormais son affaire et non la mienne."
          Réponse dont l'ambiguïté était bien digne de la Compagnie qu'il servait depuis si longtemps.(...)
          "Père Alvarro..." Il ne broncha pas.
          "Padre." Cette fois je murmurai presque. Il tourna lentement la tête, sourit en découvrant quelques chicots, et c'était comme si il me voyait pour la première fois. "Padre, croyez-vous au diable?"
          "Sans doute, mon fils ; je ne suis plus un enfant ; mais pas jusqu'à lui faire la part aussi belle qu'ici, ni surtout jusqu'à lui donner un visage. Le secret le mieux gardé du Mal, c'est qu'il est informe : le modeler, c'est tomber dans le premier piège qu'il nous tend. " (...)
          Pour cette nuit, il jugeait qu'il en avait assez dit. Moi pas. Ce vieillard me plaisait : on n'en finit pas de chercher son père et j'avais un peu perdu le mien, le vrai, voix et visage le long de la route. Je tirai d'un coup sec sur la soutane (...). Un lambeau de tissu cuit par la crasse et la transpiration me resta dans la main. Le Père Alvaro s'était volatilisé. Il me sembla voir sa silhouette passer à toute allure devant la pleine lune qui pâlissait et je me retrouvai seul au pied de mon escalier.
pp. 137-145.

D'autres texte de Nicolas Bouvier           Nicolas Bouvier revisite le zen


Liens à propos de Nicolas Bouvier

Bienvenue sur ma page littéraire  | Quoi de neuf ? 
Randonnées et voyages | Spiritualité et Philosophie | Poésies et Romans  | Mes lieux et mes routes
Liens  | Qui suis-je ?