De retour dans sa patrie d'origine après 10 ans d'exil en Grande Bretagne, Bill Bryson a entrepris de faire un tour des Etats-Unis en voiture, à la recherche de son Amérique profonde...
Le récit qu'il en fait est à la fois une évocation quasi ethnologique des bleds les plus paumés qu'il traverse et une description hilarante d'une Amérique alternative assez peu connue. Et même si sa conclusion « home sweet home » est désespérément banale et conventionnelle, il nous aura donné un bel exemple d'autodérision...
 

Motel blues,
Traduit de l'anglais par Christiane et David Ellis,
Editions Payot & Rivage, coll. Petite bibliothèque Payot, voyageurs, n° 260, 1995

          Je repris la route pour aller en ville. Quand j'étais gosse, la rue principale de Winfield avait deux épiceries, une salle de billard, un marchand de journaux, une banque, un coiffeur, une poste, deux stations-service, toutes ces choses qu'on s'attend à trouver dans une petite bourgade prospère. Tout le monde se connaissait. Maintenant, ne restaient plus qu'une taverne et un magasin de matériel agricole. Il y avait une demi-douzaine d'emplacement vides, couverts de plaques d'herbe, là où avaient été abattus des bâtiments qu'on n'avait pas remplacés. Ceux qui restaient étaient aveugles, leurs fenêtres condamnées par des planches. Cela ressemblait à un décor de film abandonné en ruine depuis longtemps.
          Je n'arrivais pas à imaginer ce qui avait pu se passer. Désormais, les gens devaient faire cinquante kilomètres pour acheter une miche de pain. Devant la taverne traînait une bande de jeunes à moto, le genre blousons noirs. Je m'apprêtais à m'arrêter pour leur demander ce qui était arrivé à leur ville quand l'un d'entre eux, me voyant ralentir, me fit un bras d'honneur. Sans raison. Un gamin de quatorze ans environ. Alors je repris la route, retournant vers la nationale 78, passant devant les fermes isolées, et les douces collines que je connaissais comme ma poche. C'était la première fois de ma vie que je quittais un lieu sachant que je ne le reverrais plus jamais. Tout cela était bien triste mais j'aurais dû m'en douter ; comme je l'ai toujours dit à Marcel Proust, il y a trois choses qu'on ne peut pas faire dans la vie : triompher de l'administration, attirer l'attention d'un garçon de café qui a décidé de vous ignorer et partir à la recherche du temps perdu.

(p.37)

          Si un Bulgare me demandait de lui donner une idée de la vie quotidienne aux USA, je lui recommanderais sans hésitation de se procurer une pile des suppléments publicitaires du New York Times. Ils vous donnent une idée de la richesse et de la variété de la vie américaine qui dépasse tout ce que les étrangers peuvent imaginer dans leurs rêves les plus fous. Comme pour prouver ce que j'avance, mon numéro contenait un catalogue d'idées cadeaux, publié par la firme Zwingle de New York. Il offrait une gamme incroyable d'objets, de ceux dont on ne soupçonnait pas jusque-là qu'ils fussent indispensables : des embauchoirs musicaux, des parapluies avec radio incorporée dans le manche, des polissoirs à ongles électriques. Quel pays fabuleux ! Mon préféré était une petite plaque chauffante-à-poser-sur-son-bureau-pour-empêcher-son-café-de-refroidir. Une véritable aubaine pour ceux qui souffrent d'un dérangement cérébral qui les pousseraient à partir à l'aventure en oubliant leur boisson. J'imaginais les lettres d'épileptiques reconnaissants, venues du monde entier (Chère Zwingle compagnie, Je ne peux vous dire combien de fois je me suis retrouvé sur le plancher, saisi du grand mal, en train de me dire : « mon Dieu, mon café va encore être froid. » ) Sérieusement, qui donc peut bien avoir l'idée d'acheter ces gadgets, cure-dents argentés, caleçons avec monogramme, miroirs ornés de l'inscription «  homme de l'année » ? Si je dirigeais une de ces firmes, je produirais une petite planche d'acajou, avec une plaque de laiton où serait gravé : « les mecs, j'ai dépensé 22 dollars 95 pour cette merde absolument inutile. » Je suis sûr que ça partirait comme des petits pains.
          Un jour, dans un moment d'égarement, j'ai commandé un de ces gadgets dans un catalogue, tout en sachant pertinemment que ça serait une catastrophe. C'était une petite lampe qu'on fixe à son livre pour pouvoir lire au lit sans troubler le repos de sa compagne. A cet égard, c'était réussi, la lumière émise était ridiculement faible (le catalogue donnait pourtant l'impression qu'on aurait pu s'en servir pour signaler sa position en cas de naufrage) et permettait à peine d'entrevoir les deux premières lignes. J'ai déjà rencontré des insectes qui donnaient plus de lumière que cette lampe. Après quatre minutes d'utilisation, son faisceau se mit à vaciller pour s'éteindre tout à fait. Je ne m'en suis plus jamais servi. Le plus drôle est que je savais depuis le début que ça finirait comme ça et que ce serait une amère déception. Finalement, si je dirigeais une de ces compagnies, je me contenterais d'envoyer une boîte vide avec un petit mot : « On a décidé de ne pas vous expédier l'objet que vous avez commandé car, comme vous vous en doutez, il ne fonctionnera jamais vous ne pourriez qu'être déçu. Et qu'à l'avenir cela vous serve de leçon ! ».

(p.39-40)

...Les autres voyageurs...
Ella Maillart     Nicolas Bouvier     Jacques Lacarrière 
Jean-Claude Bourlès     Véronique Choppinet     André Mabille
Joshua Slocum     Cilette Ofaire     Aurores boréales

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