Willa Cather (1873-1947) a commencé une carrière de journaliste avant de se consacrer à l'écriture, poésies et romans, et d'obtenir le prix Pulitzer en 1922. Elle trouve son inspiration dans les souvenirs de son enfance dans l'Amérique des pionniers. Elle devint membre de l'Académie américaine des arts et lettres en 1938.
Le livre dont je vous propose des extraits est donc placé sous le signe de la sensibilité et de la nostalgie... Un roman des origines et de l'Amérique rurale, comme je les aime !
 

Mon Antonia,
Traduit de l'anglais par Robert Ruard,
Editions Payot et Rivages, (coll. Rivages poche/Bibliothèque étrangère, n°159) 1995.

          Pendant tout le temps que dura la prière, grand-mère le surveilla à travers ses doigts gantés et lorsqu'il dit "Amen", il me parut qu'elle était contente de lui. Elle se tourna vers Otto et lui murmura : "Ne pouriez-vous chanter un cantique, Fuchs ? Ça serait un peu moins païen".
          Fuchs regarda autour de lui pour voir s'il y avait une approbation générale de cette suggestion, puis il commença à chanter, "Jésus, amour de mon âme" et tous les hommes et toutes les femmes se joignirent à lui.
          Chaque fois que j'ai entendu ce cantique depuis ce jour, j'ai revu la scène : l'immensité blanche avec le petit groupe de gens, l'air bleuté plein de neige fine tourbillonante comme des voiles qui volaient :
          Tandis que roule l'onde proche,
          Tandis que la tempête encore fait rage...

          Des années plus tard, quand l'époque des bêtes paissant en liberté fut révolue, quand l'herbe rouge eut été labourée et enfouie encore et encore au point de presque disparaître de la prairie, quand tous les champs furent cloturés, quand les routes n'allèrent plus au hasard, de manière un peu sauvage, mais respectèrent les tracés du cadastre, la tombe de Mr. Shimerda était toujours là, entourée d'une clôture en fil de fer affaissée, avec sa croix de bois rudimentaire. Ainsi que l'avait prédit grand-père, Mrs Shimerda n'eut jamais l'occasion de voir passer des routes sur la tête de son mari. La route venant du nord faisait un léger coude vers l'est à cet endroit et la route venant de l'ouest un léger coude vers le sud, si bien que la tombe, avec son herbe rouge, très haute de n'avoir jamais été coupée, était comme une petite île. Après le crépuscule, à la lueur de la lune encore jeune, ou sous la clarté de l'étoile du berger, les routes poussiéreuses ressemblaient à de lentes rivières grises qui coulaient par là. Jamais je ne me suis trouvé en cet endroit sans ressentir une très forte émotion, et dans tout le pays, c'était le lieu le plus cher à mon coeur. J'aimais l'obscure superstition, l'intention expiatoire, qui avait mis la tombe là. Plus encore, j'aimais l'esprit qui s'était refusé à exécuter la sentence ; j'aimais l'erreur dans les tracés, la douceur des routes de terre le long desquelles le chariot brinquebalait en rentrant le soir après le coucher du soleil. Jamais conducteur de chariot perclus de fatigue ne passa près de cette croix de bois, j'en suis sûr, sans faire des voeux pour le défunt.
pp. 114-115
          Nous restions assis là à regarder le paysage et le soleil qui baissait. L'herbe ondulée tout autour de nous semblait être en feu. L'écorce des chênes prit une teinte rouge cuivrée. Il y avait un reflet d'or sur la rivière brune. Dans le courant, les bancs de sable brillaient comme du verre, et la lumière tremblait dans les bosquets de saules comme si de petites flammes sautillaient au milieu d'eux. La brise s'apaisa. Dans la ravine, une palombe gémit paintivement, et quelque part dans les buissons un hibou poussa son cri. Les filles étaient assises dans des postures nonchalentes, appuyées les unes contre les autres. Les longs doigts du soleil venaint toucher leurs fronts.
          A ce moment, nous vîmes un phénomène curieux : il n'y avait pas de nuages, le soleil descendait dans un ciel limpide, coloré d'or. Au moment où le bord inférieur du disque rouge vint se poser sur les champs en hauteur qui formaient l'horizon, une grande silhouette noire apparut sur le soleil. Nous sautâmes sur nos pieds, en écarquillant les yeux dans la direction de la chose. Très vite nous comprîmes ce que c'était. Sur une des propriétés en hauteur, dans un champ, était restée une charrue. Le soleil s'enfonçait juste derrière. Vue de loin, elle était grossie par la lumière horizontale ; elle se découpait sur le soleil et tenait exactement à l'intérieur du cercle ; les mancherons, le coutre, le soc étaient noirs sur fond de rouge en fusion. C'était là, d'une taille gigantesque, une image dessinée sur le soleil.
          Alors même que nous échangions nos impressions en chuchotant, la vision disparut. La boule descendit, descendit, jusqu'à ce que le bord rouge disparût sous la terre. Les champs en contrebas étaient sombres, le ciel pâlissait, et la charrue abandonnée avait rétréci et avait retrouvé sa toute petite taille quelque part, là-bas dans la prairie.
pp. 228-229
          Lorsque je rentrai, la pièce me parut beaucoup plus agréable qu'avant. Lena avait laissé derrière elle quelque chose de chaud, d'amical. Comme j'avais aimé entendre son rire à nouveau ! Il était si doux, calme et chaleureux : il donnait à tout une interprétation favorable. En fermant les yeux, je les entendais toutes rire, les petites blanchisseuses danoises et les trois Marie de Bohème. Lena les avait toutes fait ressurgir. Pour la première fois je compris le rapport entre des jeunes femmes comme celles-là et la poésie de Virgile. S'il n'y avait pas, dans le monde, des filles comme elles, il n'y aurait pas de poésie. C'est cela que je compris clairement et pour la première fois. Cette révélation m'apparaut comme ayant une vleur inestimable. Je m'y accrochai comme si elle risquait soudain de disparaître.
          Lorsqu'enfin je repris ma place, assis devant mon livre, mon vieux rêve dans lequel Lena arrivait à travers le champ moissonné dans sa jupe courte m'apparut comme le souvenir d'un fait tout à fait réel. Il flottait devant moi sur la page comme si c'était une image, avec en dessous la légende si triste : Optima dies... prima fugit.
p. 249
          Je restai longtemps éveillé, jusqu'à ce que la lune, dans sa marche lente, eût dépassé ma fenêtre, en route pour le firmament. Je pensais à Antonia et à ses enfants : à la sollicitude que lui témoignait Anna, à l'affection pleine de gravité que lui portait Ambrosh, à l'amour de petit animal jaloux que lui manifestait Leo. Et ce fameux instant où ils avaient tous déboulé dans la lumière au sortir de la cave, était un spectacle pour lequel tout homme aurait pu faire un sacré bout de chemin, rien que pour le voir. Antonia avait toujours eu la spécialité de laisser dans l'esprit des gens des images qui ne s'effaçaient pas, qui prenaient du relief avec le temps. Dans ma propre mémoire, il y avait une kyrielle d'images de ce genre qui y étaient fixées comme les vielles estampes du premier livre de lecture : Antonia en train de battre les flancs de mon cheval de ses jambes nues, lors de notre retour triomphal avec notre serpent ; Antonia coiffée de son bonnet de fourure, enveloppée de son châle noir, alors qu'elle se tient près de la tombe de son père dans la tourmente de neige ; Antonia qui rentre son attelage et se découpe sur sur la ligne d'horizon dans la lumière du soir. Elle prenait les attitudes humaines venues de la nuit des temps que notre instinct nous fait identifier comme vraies et universelles. Je ne m'étais pas trompé. C'était une femme éprouvée désormais, et non une jolie fille, mais elle possédait toujours ce je ne sais quoi qui enflamme l'imagination ; elle était toujours capable de vous couper le souffle d'un simple regard d'un simple geste qui, d'une façon ou d'une autre vous permet d'accéder à la signification des choses ordinaires. Il lui suffisait de se tenir dans le verger, de mettre la main sur un petit pommier sauvage et de regarder les pommes, pour vous faire apprécier enfin tout le bien qu'il y avait à planter, à soigner, à récolter. Toutes les pulsions fortes qui agitaient son coeur se révélaient dans ce corps, infatigablement mis auservice d'émotions généreuses.
pp. 315-316

Suite des textes de Willa Cather



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