Jamais je n'ai vu tant d'étoiles et si près, sauf au Planétarium
du Grand Palais; elles ont l'air accrochées si bas, juste un peu plus haut que des fruits sur un
arbre, il suffit de se hausser sur la pointe des pieds pour les cueillir, faire un bouquet de
nébuleuses spirales avec des queues en tentacules de gaz et des paillettes de strass autour, faucher
une rivière de diamants qui brille trop pour être vraie, un peu de toc génial jeté aux quatre coins
du ciel et qui reste figé là, dans un fourmillement à donner le vertige. Toutes les galaxies
palpitent et tremblotent dans l'air si pur qu'on croit voir des pépites à travers un torrent de
montagne. Regarde les étoiles, elles sont aussi grosses que les diamants en poire de la princesse
Rosine, dis-je à Coulino qui n'a pas lu la comtesse de Ségur. On a nettoyé le vieux ciel usé par les
regards des amoureux qui se chatouillent en regardant la lune, et on en a mis à la place un tout
neuf, prêt pour de nouveaux poèmes.
Les Himalayas, on les sent près, sans les voir. L'air de la nuit
nous saoule de bouffées d'herbe humide. Les temples luisent sous la lune, recourbent les pointes
dorées de leurs triples étages au milieu d'une mer de tuiles. De Katmandou, on ne distingue que le
forme des toits qui lui donne déjà l'aspect d'une vraie cité asiatique, aussi différente des cités
indiennes que des villes géantes d'Amérique. On respire l'haleine qui monte du fleuve proche, les
parfums de santal brûlé dans les rues, le souffle glacé de la montagne, en écoutant les cloches
des temples, les klaxons des voitures, les tintements des bicyclettes, imaginant le théâtre grouillant
derrière les rideaux de la nuit; allongées sur la terrasse dans le châle de Coulino, ouvrant des
yeux énormes, cherchant à deviner ce qui se passe en bas, on prend le pouls de cette ville nouvelle,
on résiste à l'envie que l'on a d'y plonger, on préfère l'écouter, la respirer, la rêver, la plus
belle la plus inquiétante, la plus légendaire, le décor le plus fou pour des dieux déguisés en
hommes, de toute une mythologie vivante. Le taureau de Nandin doit crotter sur la place du marché,
Krishna faire du marché noir, Jésus et Judas se balader dans les sentiers en robe blanche, le
meilleur haschisch du monde pousser dans des pots, banal comme un géranium en France. Coulino, on en
plantera un dans le jardin de notre maison, on le laissera grandir jusqu'au ciel et on grimpera
dessus pour atteindre le sommet de L'Himalchuli et y planter un drapeau noir. Coulino ?
Géniale. Elle est géniale. Elle a disparu pour aller chercher à
manger. Vendredi la renarde frisée reparaît avec deux plats en terre contenant de gigantesques
yaourts couverts d'une crème verte épaisse et d'une montagne de sucre. La peau verte, on la pousse
délicatement sur le bord, et on déguste le pur chef-d'oeuvre qui doit être un bouillon de culture
pour amibes, mais on s'en fout, ah, mais qu'est-ce qu'on s'en fout. Le plat lèché, Coulino m'offre
un baiser bonne nuit à pleines lèvres, frotte son nez contre le mien à l'esquimaude, et on s'enroule
dans la couverture qu'elle a montée de la chambre, dormir nous allons en plein dans la grande nuit
maternelle.
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