Muriel Cerf est née en 1950. Elle part autour du monde et ramène de son séjour asiatique le récit dont je vous livre des extraits ici : «L'antivoyage». Ni relation de voyage au sens strict, ni récit purement imaginaire, c'est plutôt un tableau sensuel et affectif des impressions laissées par les lieux, les personnes, les événements rencontrés. L'écriture est flamboyante : les couleurs, les odeurs, les saveurs... Tout y est, il n'y a qu'à plonger. En un mot, éblouissant.
 

L'antivoyage,
Ed. Mercure de France (coll. J'ai lu, n°3883), 1974.

          Voilà les fameuses tours du silence, pesantes comme des citernes, où les vautours qui tournoient dans le ciel trouvent leur pitance. Où en sont-elles les pourrissantes charognes déposées là pieusement par des familles de Parsis ? Les mille façons de brûler, de se décomposer, de disparaître, avec des sons, des couleurs et des odeurs différents, sur les routes d'Asie on les rencontre toutes, mais sentant rarement plus mauvais et moins séduisantes que celle-ci. Evidemment la bidoche digérée par les oiseaux ne salit rien, ni l'eau, ni la terre, ni le feu, éléments sacrés qui ne doivent être pollués à aucun prix. Des visions de rapaces grassouillets tombant comme des pierres sur leur déjeûner, enfonçant leurs serres en forme de kriss dans des orbites immobiles, choisissant les meilleurs morceaux du foie et des tripes, viande fouillée dans un frottement de plumes et de becs, me sautent aux yeux, inévitables, et si précises que je m'étonne d'échapper au dégoût. (...)
          Avec une carie dans une molaire, le plus grand savant est foutu, redevient fragile carcasse souffreteuse, on n'en donnerait pas plus cher que de n'importe quel corps allongé là-haut au sommet de ces tours, ces étranges moulins à vent sans ailes, lourdes, évidentes comme un rappel à la prudence, à l'humilité, lamentable aspect de la mort obsession qui ne se laisse jamais oublier ici, où on ne la déguise pas comme une maladie honteuse sous des oripeaux noirs et des chrysanthèmes en plastique. Quotidienne, simple, elle rend à toute chose son goût et sa plénitude. A force de fixer les tours du Silence, une évidence rampante sort de dessous l'embarrassant fratras de tout ce qu'on m'a appris en Europe, le pressentiment d'un équilibre cyclique. Je me sens optimiste comme un bouddha, plein d'espoir de renaître au coeur d'un bouton de lotus au-dessus d'un étang ou dans un champ de patates en Normandie, pour devenir bouillie mélangée à la salive de la terre, et exploser en fleur à chaque printemps, particule brassée par la circulation de la vie qui germe et pourrit sans fin.
p. 32-33

          Jamais je n'ai vu tant d'étoiles et si près, sauf au Planétarium du Grand Palais; elles ont l'air accrochées si bas, juste un peu plus haut que des fruits sur un arbre, il suffit de se hausser sur la pointe des pieds pour les cueillir, faire un bouquet de nébuleuses spirales avec des queues en tentacules de gaz et des paillettes de strass autour, faucher une rivière de diamants qui brille trop pour être vraie, un peu de toc génial jeté aux quatre coins du ciel et qui reste figé là, dans un fourmillement à donner le vertige. Toutes les galaxies palpitent et tremblotent dans l'air si pur qu'on croit voir des pépites à travers un torrent de montagne. Regarde les étoiles, elles sont aussi grosses que les diamants en poire de la princesse Rosine, dis-je à Coulino qui n'a pas lu la comtesse de Ségur. On a nettoyé le vieux ciel usé par les regards des amoureux qui se chatouillent en regardant la lune, et on en a mis à la place un tout neuf, prêt pour de nouveaux poèmes.
Katmandou           Les Himalayas, on les sent près, sans les voir. L'air de la nuit nous saoule de bouffées d'herbe humide. Les temples luisent sous la lune, recourbent les pointes dorées de leurs triples étages au milieu d'une mer de tuiles. De Katmandou, on ne distingue que le forme des toits qui lui donne déjà l'aspect d'une vraie cité asiatique, aussi différente des cités indiennes que des villes géantes d'Amérique. On respire l'haleine qui monte du fleuve proche, les parfums de santal brûlé dans les rues, le souffle glacé de la montagne, en écoutant les cloches des temples, les klaxons des voitures, les tintements des bicyclettes, imaginant le théâtre grouillant derrière les rideaux de la nuit; allongées sur la terrasse dans le châle de Coulino, ouvrant des yeux énormes, cherchant à deviner ce qui se passe en bas, on prend le pouls de cette ville nouvelle, on résiste à l'envie que l'on a d'y plonger, on préfère l'écouter, la respirer, la rêver, la plus belle la plus inquiétante, la plus légendaire, le décor le plus fou pour des dieux déguisés en hommes, de toute une mythologie vivante. Le taureau de Nandin doit crotter sur la place du marché, Krishna faire du marché noir, Jésus et Judas se balader dans les sentiers en robe blanche, le meilleur haschisch du monde pousser dans des pots, banal comme un géranium en France. Coulino, on en plantera un dans le jardin de notre maison, on le laissera grandir jusqu'au ciel et on grimpera dessus pour atteindre le sommet de L'Himalchuli et y planter un drapeau noir. Coulino ?
          Géniale. Elle est géniale. Elle a disparu pour aller chercher à manger. Vendredi la renarde frisée reparaît avec deux plats en terre contenant de gigantesques yaourts couverts d'une crème verte épaisse et d'une montagne de sucre. La peau verte, on la pousse délicatement sur le bord, et on déguste le pur chef-d'oeuvre qui doit être un bouillon de culture pour amibes, mais on s'en fout, ah, mais qu'est-ce qu'on s'en fout. Le plat lèché, Coulino m'offre un baiser bonne nuit à pleines lèvres, frotte son nez contre le mien à l'esquimaude, et on s'enroule dans la couverture qu'elle a montée de la chambre, dormir nous allons en plein dans la grande nuit maternelle.
p. 69-71

          Je m'enfuis presque du Népal après avoir cru y passer le reste de mes jours, au petit matin, dans un avion d'Indian Airlines, en serrant dans ma poche une turquoise cadeau de Tendi et un bonnet tricoté par Couline. Personne à l'aéroport, et pas d'adieux déchirants. Couline dort encore, elle croit que je ne pars que dans quelques jours. De Tendi, il me reste aussi un châle orange et peut-être un bébé bhoutanais dans le ventre. Tout ça, je l'écarte et je fonce comme Attila, saoule d'aventure, ne voulant rien savoir, égoïste, ingrate et sans remords. Echapper aux adieux, l'essentiel. Heureusement, Couline roupille comme un plomb et elle ne verra même pas le petit avion décoller dans le ciel en ouvrant ses volets. Quant à Tendi, son visage et ses paroles s'estompent dans le brouillard, et je le laisse disparaître avec une cruauté de mante religieuse. Grâce à lui j'ai pénétré au coeur des choses. Mais de lui il ne reste rien, alors que le cadavre aux bottes dorées de Pashupatinah brûle encore au bord de la Bagmati, qur tout Katmandou devient une divinité cosmique aux mille bras, aux mille pieds, aux mille regards, qui remplit tout l'horizon. Tendi plonge dans le marais de ma conscience, s'y enfonce sans bruit, pendant qu'une quantité de visages que je croyais oublis remontent à la surface : Moumdalou, Marcel, une vieille Tibétaine cuisant des momos, le petit pédérastre qui servait les omelettes à la Bakery, John de Dallas et son pot de chambre, une femme badigeonnant un linga de miel et de lait devant sa maison, les enfants éclaboussant les buffles dans la rivière. Et Coulino étincelante lavant son blue-jean dans la fontaine, broutant ses choux bouillis au restaurant tibétain, volant toutes les bagues aux étalages et m'apprenant par coeur la Bhagavad-Gîtâ, Coulino chiante, Coulino sentimentale, Coulino végétarienne, Coulino irremplaçable, partie toute seule et toute petite sur la route avec sa peau qui cloque au soleil et ses yeux fragiles. Le temps peut passer, il restera toujours au bord du fleuve une espèce de limon qui s'appelle Katmandou, dont je me barbouille la figure avec délice pendant qu'il est encore frais et parfumé. Le Népal tient dans un mouchoir de poche, un flacon d'extrait d'encens et de bouse que je débouche quand ça me plaît et dont l'odeur concentrée me bouleverse les tripes bien plus violemment que le souvenir d'un Tendi; il reste encore dans mes cellules beaucoup d'oxygène népalais, dans mon ventre quelques milliers de spermatozoïdes cavaleurs, et dans ma tête l'impression d'un acte d'amour qui dure éternellement, d'un plaisir retenu à l'infini, Katmandou, calice débordant de liquide sacré comme vin d'église, suave petit yoni rempli ras bord de semences divines qu'un spasme énorme envoie valdinguer en miettes heureuses aux quatre coins de l'univers, chaque matin quand le soleil se lève sur le fleuve rouge.
p. 161-163


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