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Inutile de présenter J.M.G. Le Clézio. Les extraits que je vous propose parlent du
désert, du retour vers ses racines et des femmes du Sahara : simple, juste et beau...
Quant aux illustrations, elles sont reprises directement du livre lui-même. |
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Gens des nuages,
Avec des photos de Bruno Barbey, Editions Stock, (coll. folio, n°3284) 1997. |
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Maintenant, tandis que la jeep roule sans peine sur la route droite de
la Gadda, c'est à ce chemin d'exil que nous pensons. Remontant le temps de Taroudant vers Smara, nous nous
rapprochons de l'origine de Jemia, cette vallée dont elle a toujours entendu parler et qu'elle croyait
inaccessible. Comme si, là-bas, se trouvait la raison du secret qu'elle porte en elle, cette douleur qui
les a jetés, elle, sa mère et la mère de sa mère avant elle, dans un monde étranger où il n'y a plus de
protection ni de bénédiction , où l'on ne sait rien des miracles et des mirages, rien de la beauté des
pays de pierres et de vent, du silence, du désert. Oui, nous franchissons à la vitesse du vent la porte qui séparait Jémia du monde d'avant sa naissance. Rochers âpres, falaises bleutées, ravins, stries crayeuses, chaos de pierres noires ; ici le ciel se confond avec la terre. Voyager, voyager, qu'est-ce que cela fait ? Depuis que Vieuchange a ensanglanté ses pieds sur ces pierres, le monde a changé, il s'est bouffi d'orgueil. Partout les routes violent les solitudes, en Amazonie, en Sibérie, à travers les forêts du Grand Nord ou dans les sables du Ténéré. Mais revenir sur ses pas, comprendre ce qui vous a manqué. Retrouver la face ancienne, le regard profond et doux qui attache l'enfant à sa mère, à un pays, à une vallée. Et comprendre tout ce qui déchire, dans le monde moderne, ce qui condamne et exclut, ce qui souille et spolie : la guerre, la pauvreté, l'exil, vivre dans l'ombre humide d'une soupente, loin de l'éclat du ciel et de la liberté du vent, loin de ceux qu'on a connu, de ses oncles et de ses cousins, loin du tombeau où brille encore le regard de son ancêtre loin du souffle de la religion, loin de la voix qui appelle à la prière chaque soir, loin du regard du saint qui avait choisi pour les siens cette vallée. Vivre, se battre et mourir en terre étrangère. C'est cela qui est difficile, et digne d'admiration. Ici, chaque parcelle de terre, chaque ombre, chaque pierre roulée par le vent chaque silhouette de colline au loin est familière. Chaque instant qui passe est une émotion, raconte une histoire. Non pas une histoire grandiose de conquête et d'exploration, mais l'histoire d'un homme et d'une femme qui fuient leur pays à la recherche d'une autre terre, sans espoir de retour. Jemia est la première qui revient, après deux générations d'absence. Elle franchit cette porte. p.47-48
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Vivre au désert, ce n'est pas seulement devenir semblable à un monde
dur, hostile, impitoyable. Cela, c'est la légende de l'homme bleu, guerrier indomptable, capable de survivre
sur une terre où le taux d'hygrométrie est voisin de celui de la lune. Capable de reconnaître son chemin
sans repères, en regardant le ciel et les étoiles, capable de distinguer un caillou à des distances
vertigineuses. Un homme courageux, généreux et cruel comme le monde qu'il habite.
Vivre au désert, c'est aussi être sobre, apprendre à supporter la
brûlure du soleil, à porter sa soif tout un jour, à survivre sans se plaindre aux fièvres et aux dysentries,
apprendre à attendre, à manger après les autres, quand il ne reste plus sur l'os du mouton qu'un tendon et
un bout de peau. Apprendre à vaincre sa peur, sa douleur, son égoïsme. Mais c'est aussi apprendre la vie dans un des endroits les plus beaux et les plus intenses du monde, vaste comme la mer ou comme la banquise. Un lieu où rien ne vous retient, où tout est nouveau chaque jour, comme l'aurore qui illumine les schistes, comme la chaleur qui brûle dès le matin jusqu'à la dernière seconde du jour. Un lieu où rien ne différencie la vie de la mort, parce qu'il suffit d'un écart, d'une inattention, ou simplement d'un accès de folie du vent surchauffé sur les pierres pour que la terre vous abandonne, vous recouvre, vous prenne dans son néant. p.94-96
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L'âme du désert, ce n'est pas le guerrier armé de sa carabine et montant
le chameau (ou maniant la Kalachnikov à bord d'un tout-terrain). C'est cette femme qui garde les lieux,
entretient le feu, écarte la terre de ses doigts pour ouvrir le secret de l'eau. La courbe de son corps
aux longs voiles qui ondoient épouse le paysage le plus ancien du monde. La lumière du désert brille dans
le blanc de ses yeux, l'éclat de ses bijoux, l'ivoire de ses dents. Sa voix et son rire sont la musique de
ce pays de silence. La lueur bleue des haïks se mêle au cuivre de sa peau à la manière d'un bronze ancien.
Les femmes du Sahara donnent tout. Elles transmettent aux enfants la leçon du désert, qui n'admet pas l'irrespect ni l'anarchie ; mais la fidélité au lieu, la magie, les prières, les soins, l'endurance, l'échange. Lorsque la civilisation du désert existait encore dans toute sa force (il n'y a pas longtemps, au début de ce siècle), les grandes oasis brillaient du même feu, de la même foi : Tombouctou, Ouala, Atar, Chinguetti. Alors se réunissaient les caravaniers avec leurs chargements de sel, de vivres, d'armes, et leur escorte d'esclave. Au centre des camps montait la musique, vibraient les paroles épiques, les contes, les chants amoureux. Mais c'étaient elles qui animaient les guerriers. C'étaient elles qui étaient au centre des légendes. Leurs voix, le tintement de leurs bracelets rythmaient les chants. Leurs parfums enivraient les voyageurs. Dans les flammes, c'étaient les femmes qu'ils voyaient, leurs robes chatoyantes, les gestes de leurs mains, l'ondulation des hanches. Les hommes étaient samblables aux pierres : coupants, usés, brûlés, le regard mince comme le fil de leurs poignards. Mais les femmes du Sahara avaient la douceurs des dunes, la couleur des grès érodés par le vent, vagues de la mer, mouvantes des collines, et le don de l'eau qu'elles savaient par coeur et gardaient pour leurs enfants. p.103-105
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