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Philippe Delerm né en 1950 est professeur en Normandie. Il a arpenté sa région pendant dix ans pour nous ramener une collection de textes, instantanés de ces promenades. Leur poésie parfois un peu facile et répétitive n'empêche pas le charme d'opérer, par la magie de quelques passages de pures grâce... Je vous en livre trois, à déguster avec lenteur, en éveillant en soi les couleurs, les odeurs et l'atmosphère évoquées par ces quelques mots...
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Les chemins nous inventent, Editions Le Livre de Poche n°14584, 1999
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Ce petit coin de la vallée de la Risle, je crois que je vais le garder pour moi. Cela fait près de quinze ans que je le devinais, sans savoir quel chemin pourrait m'en approcher.
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Il y a des balades circuits, satisfaisantes pour l'esprit, qui dessinent une boucle dans l'espace, et nous donnent la sensation de maîtriser le paysage. Il y a des balades aller-retour ; le charme en est très différent : à la monotonie de l'idée de retour, elles opposent en compensation le sens d'un ailleurs indécis, toujours un peu mystérieux - on va jusqu'à la ferme abandonnée, mais qu'y a-t-il après ? Le soir descend ; on s'en revient, on va prendre un thé chaud, un chocolat ; on parle à petit coup ; mais on sent dans son dos comme l'appel d'un chemin différent, la promesse effleurée de ce plus loin qui fait tout le désir.
p. 20
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Dans les branches des fourrés, les baies oblongues sont des fruits givrés, tremblants et grêles sur les branches presque dénudées. Le gel est magicien. Les fourrés les plus maigres deviennent sous son pouvoir les plus élégants, les plus cristallins ; même les fils de fer barbelés des clôtures y gagnent une transparente aristocratie. Le gel n'est pas la glace ; son froid reste pelucheux, et traduit moins la dureté qu'une mouillure cotonneuse, un feutrage léger abolissant les angles vifs, les minceurs excessives. Je m'avance sur le pont. La rambarde rouillée se pare de toiles d'araignées. (...) A mes pieds, les vannes sombres sur l'eau morte, la pierre encore dans l'ombre, dorment dans l'hiver noir et bleu : devant moi, la forme du moulin commence à s'auréoler dans le contre-jour d'une clarté à peine rose, entre les arbres nus qui longent la rivière. Mais ce n'est pas un jour à s'accouder ; plus encore que le silence austère, c'est le froid qui me transperce et me donne envie d'avancer, de souffler devant moi ces petits nuages rassurants qui prouvent qu'on existe. Au bord de la Charentonne, les herbes les plus longues semblent avoir été couchées par l'ample mouvement d'un artiste faucheur. Les fougères ont ployé, renoncé à leur splendeur dernière d'or éteint. Au bord de l'étang, un chien aboie, apparemment surpris par le passage d'un promeneur matinal ; la saison de la pêche semble si loin. A la surface gelée, un cygne campé sur une seule patte joue à rappeler le poème de Mallarmé : devant le seul trou d'eau de toute l'étendue captive, est-il mélancolique ou prisonnier ? Son immobilité ne me donnera pas de réponse. C'est cela aussi, qui donne ce talent dramatique à la vallée, saisie dans l'aube : rien ne bouge, rien ne passe. La rumeur estompée de la grand-route souligne en contrepoint le silence vertige du petit jour. Plus d'odeurs, plus de jeux, plus de cris. Tout juste la douceur fourrée du gel pour transformer en cathédrale de beauté la saison morte.
p. 58
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L'été de la Saint-Martin. C'est une idée qui flotte quelque part, le rêve d'une oasis entre deux bourrasques, la volupté mélancolique de s'avancer en manches de chemise sous un soleil tiède, en se disant que c'est la dernière fois. (...) Qu'avons-nous fait pour mériter ce retour des saisons, soudain rendues au rythme d'autrefois, à celui que les vieux racontent ? Nos derniers étés avortés de Normandie nous donnaient en cadeau avare un faux été de la Saint-Martin, à cueillir vite, en fraude, à la Toussaint. Le somptueux été de cette année a poussé l'élégance jusqu'à calligraphier son dernier paraphe à la date prévue par le calendrier.(...) Dans les jardins de Bosc-Roger, les dernières roses se dénudaient. Dans la campagne retrouvée, j'ai vu sans les effaroucher ces tableaux si normands eux aussi : des pommiers mangés de gui, quelques moutons, au fond un paysan en bleu tapant sur les douves d'un tonneau. Des chevaux friands de pommes, avec des robes ambrées comme la fin de cet automne, et qui viennent de loin se faire caresser, les naseaux frémissants. J'ai ménager surtout cette dernière toile découpée dans l'été de la Saint-Martin : un feuillage doré, d'une transparence de miel, exaspérant parmi des branches déjà mortes ce bonheur fou de croire au soleil encore bleu. Au loin et sur toute la plaine, une petite brume froide montant vers le soir.
p. 74-76
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