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Annie Dillard est née en 1945 en Pennsylvanie. Elle a reçu le prix Pulitzer en 1975
pour le livre dont je vous livre ici des extraits. Je ne saurais trop vous conseiller
sa lecture. C'est un véritable hymne à la vie et une mise en situation extraordinaire
de l'homme en relation à son environnement. C'est aussi une sorte de manuel d'observation ou
d'apprentissage de la vision : comment éduquer son regard à voir ce que les choses
montrent d'elles-mêmes et que nous avons tant de mal à percevoir... Un vrai bonheur !
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Pèlerinage à Tinker Creek,
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Pierre Gault, Ed. Christian Bourgeois (coll. 10/18, n°2673), 1990. |
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Dans la fraîcheur du soir, je regagne volontier les ponts sur la
rivière. De nouveau, me voilà à l'affut de quelque secret, risquant ma chance. Et si quelque chose
allait se produire sous mes yeux ; le simple reflet de la lumière sur l'eau. Je rentre chez moi tout
emoustillée, ou apaisée, au contraire, mais à chaque fois modifiée, plus vivante. « Elle
s'éparpille et se rassemble, disait Héraclite, elle arrive et puis repart » Moi, je veux être
dans le passage, rafraîchie par son souffle invisible. p. 273-274.
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A présent, c'est la coucher du soleil. Les montagnes prennent des
tons chauds au moment où l'air se refroidit, et sur la terre une rougeur brûlante s'intensifie.
« Observe » disait Léonard de Vinci, « observe dans les rues au crépuscule,
lorsqu'il y a des nuages, la beauté et la tendresse qui se répandent sur le visage des hommes et des
femmes. » J'ai vu ces visages, lorsqu'il y a des nuages, et j'ai vu aussi, au couchant, un
beau jour d'hiver, des maisons, oui, des maisons tout ordinaires, dont les briques étaient des
charbons ardentes et dont les fenêtres flambaient. p. 70.
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Ce jour-là, il faisait sombre à l'intérieur de la maison, comme
toujours ; les cinq fenêtres encadraient cinq vues sur le monde clair et vivant. J'allai d'un pas
craquant jusqu'à la fenêtre du bord de l'eau, écrasant la couche d'éclat de verre, et je restai
devant cette fenêtre pour regarder la rivière basculer par dessus le barrage et faire son embardée
à la courbe dans l'ombre, au pied de la falaise, tandis que des bourdons gros comme des poneys
farfouillaient dans les fleurs odorantes qui parsemaient la rive. Un lapereau apparut soudain tout
bondissant et se figea. Il se tapit sous ma fenêtre, les oreilles aplaties, collées au crane, le
corps absolument immobile, image parfaite du camouflage par adaptation. A une ridicule exception
près. Il était si jeune, si jeune, et son épaule le démangeait à la folie, le démangeait tellement
qu'il se gratta bruyamment à grands coups de pattes arrière furieusement agitée - puis se figea de
nouveau dans sa position d'alerte. Au-dessus de la chute d'eau du barrage, deux papillons, deux
sulphures tête-de-chien, se bagarraient. Ils se touchaient, puis se séparaient, grimpant dans une
ascension verticale, comme s'ils suivaient à toute allure l'invisible spirale d'une liane. Et tout à
coup, quelque chose de merveilleux se produisit, même si à l'origine cela paraissait tout à fait
ordinaire. Une femelle de chardonneret apparut soudain. Immatérielle, elle se posa sur la tête d'un
chardon violet de la rive, et se mit à vider le capitule de grianes semant l'air de duvet. Le cadre éclairé de ma fenêtre en fut rempli. Le duvet montait et se dispersait dans toutes les directions, passant comme un souffle au-dessus de la cascade du barrage, hésitant entre les troncs de tulipiers jusqu'à la prairie. Il montait par bouffée vers le verger ; il planait au-dessus des fruits murissants du papayer ; il gravissait, chancelant, la face raide de la terrasse. Il allait par saccade, flottait, roulait, changeait de direction, oscillait. Le duvet de chardon vacillait vers la maison, partait en rafales tout droit vers les bois des motards ; il s'élevait et pénétrait dans les branches hirsutes des pacaniers. Enfin, il partait en errance comme de la neige, aveugle et tendre, jusqu'aux eaux calmes de l'amont, se mêlant à la course de la rivière sur les rochers, jusqu'en bas. Il arrivait avec des frémissements d'horreur sur les pointes d'herbes qui croissaient, et s'y posait en équilibre, léger, encore agité de fugitifs frissons. Je retenais mon souffle. Est-ce donc là que nous vivons, pensai-je, en ce lieu, à cet instant, où l'air est si léger, si libre, si intense ? p. 315-316.
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Il est tout de même étonnant que les arbres puissent transformer
le gravier et les sels amers en ces lobes aux lèvres douces, comme si moi, je devais mordre dans une
tranche de granite, et me mettre à enfler, à bourgeonner et à fleurir. Il est si étonnant de voir les
arbres accomplir ainsi leurs prodiges sans le moindre effort. Chaque année, un arbre donné fabrique
quatre-vingt-dix-neuf pour cent de ses parties vitales, et cela, absolument à partir de zéro. L'eau
qui monte par le tronc peut grimper de cinquante mètres à l'heure ; en plein été, un arbre est
capable, et cela se passe effectivement, de faire monter une tonne d'eau par jour. En une seule
saison, un gros orme peut vous fabriquer pas moins de six millions de feuilles, dans toute
leur extrème finesse, et sans bouger d'un poil ; moi, je ne serais même pas capable d'en fabriquer
une. L'arbre, il est là, debout, à accumuler du bois mort, muet et rigide comme un obélisque, mais
en secret, il bouillonne ; il délite le roc, aspire, et s'allonge ; il soulève des tonnes et les
balance en l'air dans un grand geste vert frangé de feuilles. Personne ne capte cette énergie
disponible ; le générateur, à l'intérieur du tulipier, continue de débiter du tulipier, et il
fonctionne à l'air et à l'eau de pluie. John Cowper Powys disait : « Nous n'avons aucune raison de refuser au monde végétal une certaine forme de semi-conscience, certes lente, faible, vague, mais sans doute vaste et tranquille.» Il se peut qu'il n'ait pas raison, mais j'aime ses adjectifs. La tache de bleuets, dans l'herbe, n'a peut-être pas beaucoup de cervelle, mais il serait tout à fait possible qu'elle soit, d'une manière minimale, en éveil. Les arbres, tout particulièrement, semblent annoncer un esprit généreux. Je soupçonne les véritables moralistes, quelle que soit l'origine de leur réflexion, de finir dans la botanique. Nous n'avons aucune certitude, mais il semble bien que nous voyions tous que le monde tourne autour de la notion de croissance, croît vers cette croissance, et qu'il s'agit de croître, vert et clair. p. 173-174.
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Le secret de la vision est donc la perle de grand prix. Si j'étais
sûre qu'il saurait m'apprendre à la découvrir et à la garder pour l'éternité, je me traînerais, pieds
nus, à travers cent déserts, à la suite de n'importe quel dément. Mais s'il est sûr que chacun peut
trouver cette perle, il est vain de partir à sa recherche. Voilà ce que révèle, avant toute autre
chose, la littérature des illuminations : bien qu'elle arrive à ceux qui savent l'attendre, même
pour l'adepte le plus aguerri, c'est toujours comme un cadeau, comme une totale surprise. Je rentre
de promenade, et je viens d'apprendre où niche le pluvier kildir, dans un champ, près de la rivière,
et l'heure où fleurit le laurier. Je reviens le lendemain de la même promenade, et c'est à peine si
je me souviens de mon nom. Des litanies me bourdonnent aux oreilles ; ma langue claque dans ma bouche
Ailinon, alléluia ! Je ne peux être la cause de la lumière ; le mieux que je puisse faire, c'est
d'essayer de me trouver sur le trajet de ses rayons. Il est possible, en plein espace, de faire
voile au vent solaire. La lumière, qu'elle soit onde ou particule, recèle une force : alors, hisse la
grand-voile, et te voilà parti. Le secret du voir, c'est de naviguer au vent solaire. Aiguise et
déploie ton esprit jusqu'à devenir toi-même cette voile, tranchante et translucide, plein-travers
au moindre souffle. Quand son médecin ôta ses bandages et la conduisit au jardin, la jeune-fille qui n'était plus aveugle vit « l'arbre avec toutes les lumières dedans ». C'est cet arbre-là que moi, j'ai cherché pendant des années, l'été, dans les vergers de pêchers, dans les forêts de l'automne, jusqu'au creux de l'hiver et du printemps. Et puis, un jour que je me promenais le long de Tinker Creek, ne pensant à rien du tout, j'ai vu l'arbre avec toutes les luimères dedans. J'ai vu, derrière la maison, dans la cour, le cèdre où les tourterelles tristes se perchent pour la nuit, tout chargé, transfiguré, chaque cellule vibrante de flammes. Je suis restée debout dans l'herbe avec toutes les lumières dedans, l'herbe qui n'était que feu, vision d'une clarté absolue, et cependant vision de rêve. Il s'agissait moins, en réalité, de voir que d'être vue, oui, d'être vue, pour la première fois, toute pantelante, sous le coup d'un puissant regard. Le torrent de feu s'est affaibli, masi aujourd'hui encore, cette force brûle en moi. Progressivement, les lumières s'éteignirent dans le cèdre, les couleurs moururent, les flammes disprurent des cellules. Et moi, je résonnais encore comme au battant d'une cloche. Toute ma vie, jusque là, je n'avais jamais su que je pouvais vibrer ainsi, jusqu'à ce moment-là, où je m'étais sentie soulevée, et où j'avais reçu ce coup. Depuis, il ne m'est arrivé que très rarement de voir l'arbre avec toutes les lumière dedans. Cette vision s'en va et s'en vient, s'en va, le plus souvent, mais mooi, c'est pour cette vision-là que je vis, pour cet instant où les montagnes s'ouvriront, où une lumière nouvelle surgira de la faille dans un grondement de fleuve en crue, avant que les montagnes ne se referment dans en grand fracas. p. 62-64.
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