Contemporain de Platon, Diogène est connu dans l'imagerie populaire comme le philosophe qui habitait un tonneau et se promenait dans Athènes en plein jour, une lanterne à la main et cherchant un homme... Avec le temps, le cynisme a pris une connotation péjorative de mépris et de dénigrement d'autrui, qualifiant tous ceux qui, par peur de leur propre médiocrité, rabaissent systématiquement autrui.
Rien de cela dans le cynisme philosophique. L'ironie n'a qu'un seul but : dégonfler la baudruche toujours renaissante de la vanité humaine. Et j'ajouterai pour ma part que cette baudruche, il faut de préférence la dégonfler chez soi avant de prétendre la dégonfler chez autrui...

Diogène Laërce, Vies et doctrines des philosophes illustres,
Editions Le Livre de Poche, coll. La Pochotèque, 1999

          Et il s'étonnait de voir les musiciens accorder les cordes de leur lyre, mais de laisser désaccordées les dispositions de leur âmes ; les mathématiciens fixer leurs regards sur le soleil et la lune, mais ne pas remarquer ce qui se passe à leur pieds ; les orateurs mettre tout leur zèle à parler de la justice, mais ne point du tout la pratiquer ; et encore les philosophes blâmer l'argent, mais le chérir par dessus tout.

          A ceux qui disaient : « Tu es vieux, repose-toi », Diogène répliqua : « Pourquoi donc ? Si je courais au stade la course longue, faudrait-il que je me repose tout prés du but, au lieu de bander davantage mes muscles ? »

          Ayant vu un jour un jeune enfant qui buvait dans ses mains, il sortit son gobelet de sa besace et le jeta, en disant : «  Un jeune enfant m'a battu sur le chapitre de la frugalité ». Il jeta également son écuelle, parce qu'il avait vu de la même façon un jeune enfant qui, parce qu'il avait brisé sa gamelle, recueillait ses lentilles dans le creux de son petit morceau de pain ».

          Un jour, il demandait l'aumône à une statue. Comme on l'interrogeait sur la raison qui le poussait à agir ainsi : « Je m'exerce, dit-il, à essuyer des échecs ». Demandant l'aumône à quelqu'un - car au début, il mendiait à cause de son indigence - il dit : « Si tu as déjà donné à quelqu'un d'autre, donne-moi également. Si tu n'as donné à personne, commence par moi ».

           Alors qu'il prenait le soleil, Alexandre (le Grand) survint qui lui dit : « Demande-moi ce que tu veux ». Et lui de répondre : « Cesse de me faire de l'ombre ».

          Un méchant homme avait mis cette inscription sur sa maison : « Que rien de mauvais n'entre ici ». « Mais le propriétaire de la maison », dit Diogène, « par où donc rentrera-t-il ? »

          Alors qu'il sortait du bain, quelqu'un lui demanda s'il y avait beaucoup d'hommes qui se baignaient; il répondit que non. Mais quand on lui demanda s'il y avait foule, il répondit que oui.

          Ayant allumé une lanterne en plein jour, il dit : « Je cherche un homme ».

          Un jour qu'il marchait sur les tapis de Platon - ce dernier avait invité des amis qui venaient de chez Denys -, Diogène dit : «  Je marche sur la vaine gloire de Platon ». Mais Platon lui rétorqua : « Comme tu laisse transparaître ton orgueil, Diogène, tout en ayant l'air de ne pas être orgueilleux ».

          Comme on lui demandait si les sages mangeaient des gâteaux, il répondit : « Ils mangent de tout comme les autres hommes ». Comme on lui demandait pourquoi les gens faisaient l'aumône aux mendiants et non aux philosophes, il répondit : « Parce qu'ils craignent de devenir un jour boiteux et aveugles, jamais ils ne craignent de devenir philosophe ». Un jour il demandait l'aumône à un avare; comme celui-ci tardait à donner, Diogène lui dit : « Mon ami, c'est pour ma nourriture que je te demande l'aumône, pas pour ma sépulture ».

          Comme on lui reprochait de boire dans une taverne, il dit : « De même que chez le barbier, je me fais couper les cheveux ».

          Comme on lui demandait ce qu'il y a de plus beau au monde, Diogène répondit : « Le franc-parler ».

pp. 708-736

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