Je suis tombé par hasard sur ce livre de Marlen Haushofer, une écrivaine autrichienne qui m'était totalement inconnue. Et j'ai été saisi par l'étrange atmosphère qui baigne ce roman. Les extraits qui suivent n'en donnent qu'un pâle reflet car ce n'est que dans la longueur du livre que la fascination et le malaise se développent petit à petit. Le thème en est presque classique : après une catastrophe planétaire, l'héroïne se retrouve seule dans un chalet en pleine forêt autrichienne, séparée du reste du monde par un mur invisible au-delà duquel toute vie semble s'être pétrifiée durant la nuit… 

Le mur invisible,
Traduit de l'allemand (Autriche) par Liselotte Bodo et Jacqueline Chambon,
Edition Actes Sud (coll. Babel, n°44), 1992.

          La forêt n'est jamais entièrement silencieuse. On la croit silencieuse, alors qu'elle recèle des bruits innombrables. Un pivert frappe ses coups au loin, un oiseau crie, une branche frappe contre un tronc et quelque petit animal fait craquer le rameau sous lequel il passe. Tout vit et travaille. Mais ce soir-là, il régnait un silence presque total. Cette disparition des bruits familiers m'effraya. Même le clapotis de la fontaine rendait un son mat et étouffé, comme si l'eau ne coulait plus que paresseusement et à contrecœur. Lynx se leva, sauta péniblement sur le banc à côté de moi et me pressa du museau. J'étais trop fatiguée pour le caresser mais je lui dis quelques mots sans élever la voix, intimidée par ce terrible silence.
          Je ne comprenais pas ce qui empêchait l'orage d'éclater. Il faisait aussi sombre que si le soir était tombé et je me rendis compte à quel point en ville l'orage est peu inquiétant et presque agréable. C'était si rassurant le contempler derrière d'épaisses vitres. La plupart du temps je n'y avais même pas fait attention.
          Subitement et sans transition, il fit noir comme dans un four. Je me relevai et rentrai avec Lynx. J'étais un peu décontenancée et ne savais pas quoi faire. Alors, j'allumai une bougie. J'évitai de me servir de la lampe, probablement en raison d'une vieille superstition qui dit que la lumière attire la foudre. Je fermai la porte à clef en laissant la fenêtre ouverte et m'assis à ma table. La flamme de la bougie s'élevait, droite et immobile, sans que le moindre souffle de vent la fasse osciller. Lynx se dirigea vers le poêle, s'arrêta, hésita et revint sur ses pas pour sauter à nouveau à côté de moi, sur le banc. Il ne voulait pas me laisser seule devant le danger, même si tout le poussait à aller se blottir en sûreté sous le poêle. J'aurais bien aimé pouvoir me retirer dans un trou, mais pour moi, il n'en existait pas. Je sentais les gouttes de transpiration me couler sur le visage et se rassembler aux coins de ma bouche. Ma chemise me collait au corps. Puis le premier coup de tonnerre déchira le silence. Perle, terrifiée, sauta du rebord de la fenêtre et se réfugia sous le poêle. Je fermai les vitres et les volets; la chaleur devint accablante. A ce moment, un terrible grondement roula dans les nuages. Je vis luire des éclairs jaunes par les fentes des volets. La vieille chatte sortit de l'obscurité, s'arrêta au milieu de la pièce et poussa un cri plaintif. Après quoi, elle alla se cacher sous mon lit et je n'aperçus plus d'elle que le brun rougeâtre de ses prunelles. Je voulus calmer mes bêtes, mais le son de ma voix fut couvert par le coup de tonnerre suivant. Le long et profond grondement dura peut-être une dizaine de secondes mais il parut ne pas devoir finir. Mes oreilles me firent mal jusqu'à l'intérieur de la tête et même mes dents devinrent douloureuses. Je n'ai jamais pu supporter le bruit et  je l'ai toujours ressenti comme une douleur physique.
          Soudain le silence se fit, une longue minute de complet silence qui était plus oppressante que le bruit. C'était comme si un géant, debout au-dessus de nous, les jambes écartées, balançait son marteau de fer avant de l'abattre sur notre maison de poupée. Lynx gémissait et se serrait contre moi. Ce fut presque une délivrance quand l'éclair jaune descendit et que le tonnerre fit trembler les murs. Suivit un violent orage, mais le pire était passé. Lynx dut le comprendre car il sauta du banc et alla retrouver perle sous le poêle. Les poils blancs et les poils roux se mêlèrent étroitement et je restai seule à ma table.

p. 104-106

          Si nous avons des chatons, tout se passera comme d'habitude. Je me promettrai de ne pas y faire attention, puis je commencerai à les aimer et pour finir, je les perdrai. Il y a des moments où je pense avec plaisir au temps où il n'existera plus rien à quoi je puisse m'attacher. J'en ai assez de savoir d'avance que tout me sera enlevé. Mais ce temps n'arrivera pas, car aussi longtemps qu'il y aura dans la forêt un seul être à aimer, je l'aimerai et si un jour il n'y en a plus, alors je cesserai de vivre. Si tous les hommes m'avaient ressemblé, il n'y aurait jamais eu de mur et le vieil homme ne serait pas couché près de la fontaine, métamorphosé en pierre. Mais je comprends pourquoi ce sont les autres qui ont toujours eu le dessus. Aimer et prendre soin d'un être est une tâche très pénible et beaucoup plus de difficile que tuer ou détruire. Elever un enfant représente vingt ans de travail, le tuer ne prend que dix secondes. Même le taureau a mis un an pour devenir grand et fort et quelques coups de hache ont suffit à l'anéantir. Je pense à tout ce temps pendant lequel Bella l'a porté patiemment dans son ventre et l'a nourri ; je pense aux heures difficiles de sa naissance et aux longs mois qu'il fallu pour que le petit veau se transforme en un puissant taureau. Le soleil a dû briller pour faire pousser l'herbe dont il avait besoin, l'eau a dû jaillir et tomber du ciel pour l'abreuver. Il a fallu l'étriller et le brosser, enlever le fumier pour que sa litière soit sèche. Et tout cela a eu lieu en vain. Je ne peux m'empêcher d'y voir un désordre horrible et excessif.

p. 187-188


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