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La forêt n'est jamais entièrement silencieuse. On la croit silencieuse, alors qu'elle recèle des bruits innombrables. Un pivert frappe ses coups au loin, un oiseau crie, une branche frappe contre un tronc et quelque petit animal fait craquer le rameau sous lequel il passe. Tout vit et travaille. Mais ce soir-là, il régnait un silence presque total. Cette disparition des bruits familiers m'effraya. Même le clapotis de la fontaine rendait un son mat et étouffé, comme si l'eau ne coulait plus que paresseusement et à contrecœur. Lynx se leva, sauta péniblement sur le banc à côté de moi et me pressa du museau. J'étais trop fatiguée pour le caresser mais je lui dis quelques mots sans élever la voix, intimidée par ce terrible silence. Je ne comprenais pas ce qui empêchait l'orage d'éclater. Il faisait aussi sombre que si le soir était tombé et je me rendis compte à quel point en ville l'orage est peu inquiétant et presque agréable. C'était si rassurant le contempler derrière d'épaisses vitres. La plupart du temps je n'y avais même pas fait attention. Subitement et sans transition, il fit noir comme dans un four. Je me relevai et rentrai avec Lynx. J'étais un peu décontenancée et ne savais pas quoi faire. Alors, j'allumai une bougie. J'évitai de me servir de la lampe, probablement en raison d'une vieille superstition qui dit que la lumière attire la foudre. Je fermai la porte à clef en laissant la fenêtre ouverte et m'assis à ma table. La flamme de la bougie s'élevait, droite et immobile, sans que le moindre souffle de vent la fasse osciller. Lynx se dirigea vers le poêle, s'arrêta, hésita et revint sur ses pas pour sauter à nouveau à côté de moi, sur le banc. Il ne voulait pas me laisser seule devant le danger, même si tout le poussait à aller se blottir en sûreté sous le poêle. J'aurais bien aimé pouvoir me retirer dans un trou, mais pour moi, il n'en existait pas. Je sentais les gouttes de transpiration me couler sur le visage et se rassembler aux coins de ma bouche. Ma chemise me collait au corps. Puis le premier coup de tonnerre déchira le silence. Perle, terrifiée, sauta du rebord de la fenêtre et se réfugia sous le poêle. Je fermai les vitres et les volets; la chaleur devint accablante. A ce moment, un terrible grondement roula dans les nuages. Je vis luire des éclairs jaunes par les fentes des volets. La vieille chatte sortit de l'obscurité, s'arrêta au milieu de la pièce et poussa un cri plaintif. Après quoi, elle alla se cacher sous mon lit et je n'aperçus plus d'elle que le brun rougeâtre de ses prunelles. Je voulus calmer mes bêtes, mais le son de ma voix fut couvert par le coup de tonnerre suivant. Le long et profond grondement dura peut-être une dizaine de secondes mais il parut ne pas devoir finir. Mes oreilles me firent mal jusqu'à l'intérieur de la tête et même mes dents devinrent douloureuses. Je n'ai jamais pu supporter le bruit et je l'ai toujours ressenti comme une douleur physique. Soudain le silence se fit, une longue minute de complet silence qui était plus oppressante que le bruit. C'était comme si un géant, debout au-dessus de nous, les jambes écartées, balançait son marteau de fer avant de l'abattre sur notre maison de poupée. Lynx gémissait et se serrait contre moi. Ce fut presque une délivrance quand l'éclair jaune descendit et que le tonnerre fit trembler les murs. Suivit un violent orage, mais le pire était passé. Lynx dut le comprendre car il sauta du banc et alla retrouver perle sous le poêle. Les poils blancs et les poils roux se mêlèrent étroitement et je restai seule à ma table.
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