Herman Hesse, né en 1877 et mort en 1962 est l'écrivain des déchirements de l'existence humaine. Il se plaît à décrire des destinées hors du commun ; vagabonds, solitaires,  contestataires, mais tous à la recherche de sens pour leur vie… L'ascèse, la sensualité et l'art sont les voies habituelles empruntées par ses héros. Mais, entre la chair et l'esprit, l'oscillation demeure incertaine.

Le loup des steppes,
Traduit de l'allemand par Juliette Pary,
Edition Calmann-Lévy, (coll. Le Livre de Poche, n°2008), 1947.

Le bourgeoisisme lui-même, en tant qu'état humain qui subsiste à perpétuité, n'est pas autre chose qu'une aspiration à la moyenne entre les innombrables extrêmes et antipodes de l'humanité. Prenons pour exemple une de ces paires de contrastes telle que le saint et le débauché, et notre comparaison deviendra immédiatement intelligible. L'homme a la possibilité de s'abandonner entièrement à l'esprit, à la tentative de pénétration du divin, à l'idéal de la sainteté. Il a également la possibilité inverse de s'abandonner entièrement à la vie de l'instinct, aux convoitises de ses sens, et de concentrer tout son désir sur le gain de la jouissance immédiate. La première voie mène à la sainteté, au martyre de l'esprit, à l'absorption en Dieu. La seconde mène à la débauche, au martyre des sens, à l'absorption en la putrescence. Le bourgeois, lui, cherche à garder le milieu modéré entre ces deux extrêmes. Jamais il ne s'absorbera, de s'abandonnera  ni à la luxure ni à l'ascétisme ; jamais il de sera un martyr, jamais il ne consentira à son abolition : son idéal, tout opposé, est la conservation du moi ; il n'aspire ni à la sainteté, ni à son contraire, il ne supporte pas l'absolu, il veut bien servir Dieu, mais aussi le plaisir ; il tient à être vertueux, mais en même temps à avoir ses aises. Bref, il cherche à s'installer entre les extrêmes, dans la zone tempérée, sans orage ni tempêtes violentes, et il y réussit, mais au dépens de cette intensité de vie et de sentiment que donne une existence orientée vers l'extrême et l'absolu. On ne peut vivre intensément qu'aux dépens du moi. Le bourgeois, précisément, n'apprécie rien autant que le moi (un moi qui n'existe, il est vrai, qu'à l'état rudimentaire). Ainsi, au détriment de l'intensité, il obtient la conservation et la sécurité ; au lieu de la folie en Dieu, il récolte la tranquillité de la conscience ; au lieu de la volupté, le confort ; au lieu de la liberté, l'aisance ; au lieu de l'ardeur mortelle, une température agréable. Le bourgeois, de par sa nature, est un être doué d'une faible vitalité, craintif, effrayé de tout abandon, facile à gouverner. C'est pourquoi, à la place de la puissance, il a mis la majorité ; à la place de la force, la loi ; à la place de la responsabilité, le droit de vote.

p. XII-XIII

Narcisse et Goldmund,
Traduit de l'allemand par Fernand Delmas,
Edition Calmann-Lévy, (coll. Le Livre de Poche, n°1583), 1948.

L'extase brève et fugitive de l'acte amoureux, sa flambée passagère dans l'ardeur du désir, son extinction rapide, c'était pour lui le fond de toute expérience humaine, c'était devenu le symbole de toutes les joies et de toutes les souffrances de la vie. Il pouvait s'abandonner à cette détresse, à ce frisson en présence des choses qui  passent avec la même passion qu'à l'amour ; et cette mélancolie, elle aussi, était de l'amour, elle aussi était de la volupté. Tout comme la jouissance d'amour, à l'instant le plus délicieux de son épanouissement suprême, est sûre de décroître l'instant d'après et de disparaître dans la mort, de même la solitude de l'âme et l'abandon à la mélancolie sont sûrs de faire place soudain au désir, à une nouvelle adhésion à la vie et à sa face lumineuse. La mort et la volupté ne font qu'un. La Mère de la vie ; on pouvait dire aussi que c'était la tombe, la putréfaction.

p. 139

La paysanne dont il était l'hôte mit au monde, pendant la nuit, un enfant, et Goldmund assistait à l'accouchement, car on était venu le chercher dans la grange pour qu'il aidât, bien qu'à la fin il ne se soit rien trouvé à faire pour lui, si ce n'est de tenir la lumière tandis que la sage femme remplissait son office. C'était la première fois qu'il assistait à une naissance et ses yeux ardents et étonnés restaient fixés sur le visage de l'accouchée, enrichis soudain d'une expérience nouvelle. Du moins ce qu'il perçut là sur la face de la mère lui sembla très important. A la lueur des copeaux résineux, pendant que son regard fixait avec une extrême curiosité la figure de la femme en couches dans ses grandes douleurs, il fit une découverte inattendue : les traits de son visage convulsé dans les cris étaient à peine différents de ceux qu'il avait observés sur les autres visages de femmes à l'instant de l'ivresse amoureuse. L'expression d'extrême douleur était plus violente, certes, et la défigurait davantage que l'expression d'extrême joie, mais au fond, elle n'en était pas différente, c'était la même contraction un peu grimaçante, le même embrasement qui s'éteignait ensuite. Sans qu'il comprît pourquoi, cette révélation que la douleur et la joie pouvaient se ressembler comme des sœurs le surprit étrangement.

p. 107-108

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