Voilà un petit livre qui n'a l'air de rien, mais qui dit les choses simplement et sans fioriture. Un an de la vie d'une apicultrice américaine qui raconte ce qu'elle observe de son environnement et de son travail.
 

Une année à la campagne,
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Janine Hérisson,
Ed. Gallimard (coll. folio, n°2605), 1988.

          Il y a toujours des blattes américaines dans les ruches. Tout comme les maisons des humains, les ruches sont des endroits chauds et confortables, bien approvisionnés en nourriture, et les blattes y élisent domicile si elles peuvent s'en tirer. Quand une colonie d'abeilles est active, saine et robuste, les abeilles ne tolèrent pas les blattes plus volontiers qu'une maîtresse de maison méticuleuse ne les tolère chez elle. J'ai souvent observé les abeilles en train de chasser les blattes de leur ruche, je les ai même vues porter au-dehors les paquets d'oeufs des blattes et les laisser tomber assez loin, trouvant incongrue la présence de ces objets dans une colonie bien organisée. Il y a une lutte constante entre les deux espèces. Les abeilles se montrent vigilantes et agressives, mais les blattes sont toujours là et si le moral ou l'énergie de la ruche baisse le moins du monde, elles prennent le dessus. Ce sont des opportunistes.
          Depuis quelques années, j'ai renoncé à tuer les blattes lorsque j'ouvre une ruche. Je sais qu'une bonne colonie d'abeilles est mieux capable que moi de régler ce problème. Et si la qualité de la colonie laisse à désirer, mieux vaut découvrir ce qui cloche chez elle plutôt que de tuer ses parasites.
          A vrai dire, les blattes qui sortent de mon bois de chauffage ne ma gênent pas non plus. Leur système digestif et le mien diffèrent suffisamment pour que nous ne partagions pas la même niche écologique ; elle ne me font aucun mal, nous ne sommes pas en compétition, je prends donc mes distances vis-à-vis d'elles. Inutile de les harceler comme le ferait une abeille, ou de les écraser comme le ferait une bonne maîtresse de maison. Je me contente donc de m'accroupir pour les voir de plus près, les examinant avec soin. Après tout, avoir dans mon chalet un visiteur inofensif dont la structure n'a pratiquement pas évolué depuis le carbonifère me frappe, moi qui incarne une forme expérimentale plus achevée de l'évolution, comme un événement hautement instructif. Deux cent cinquante millions d'années, ce n'est pas négligeable comme recul.
p. 169-170.

          Paul est adroit et compétent, c'est un perfectioniste. Au cours de notre vie commune, il a réuni toute une collection d'outils, qu'il m'a laissés en partant.
          J'ai installé un atelier dans la grange avec ceux dont j'ai appris à me servir et, de temps à autre, j'essayais de faire un choix parmi le reste du matériel. Paul a laissé des boîtes à café pleines de quincaillerie étiquetée de son écriture précise de dessinateur : "Boulons 12 mm", "Assortiments de ressorts", "Cavaliers isolants" et ainsi de suite. Je déplaçais les boîtes d'un endroit à un autre, prenais en main les outils dont j'ignorais l'utilisation, puis les reposais, déprimée, vainsue par mon ignorance, me demandant une fois de plus pourquoi je m'obstinais à vouloir vivre seule ici alors que je ne savais même pas me servir de ce que l'on appelait peut-être une clef à cliquet.
          J'ai attendu très longtemps, mais j'ai fini par entasser tous les outils dont l'usage m'échappait sur les deux rayons du haut dans le placard à outils, et j'ai griffonné en grosses lettres sur la tranche de la planche : "Outils mystérieux"; du coup, je me suis sentie beaucoup mieux. De temps en temps, l'un ou l'autre perd de son mystère, et, devenu utile, prend sa place sur mon établi. J'ai déjà fait un tri parmi les caisses de quincaillerie sans étiquette et rempli à mon tour des boîte à café sur lesquelles j'ai écrit "Objets ronds", Objets qui en attachent d'autres ensemble par des procédés inhabituels et d'autres catégories qui se sont révélées efficaces pour moi, sinon pour quelqu'un d'autre.
p. 196-197.

          Cet après-midi, lorsque je suis revenue des ruchers, Nancy m'attendait. On était jeudi, me fit-elle remarquer. Nancy est employée au bureau d'une petite usine en ville et comme elle prend son travail au sérieux, elle a bien du mal à l'abandonner, sa journée finie. Une fois, il y a quelques années, après avoir écouté ses doléances sur la politique suivie au bureau, j'ai attiré son attention sur le fait qu'elle était toujours de mauvaise humeur le jeudi. Je me rappelais ce que pouvaient être les jeudis dans un bureau. Vendredi est encore à venir et quand arrive le jeudi, on est débordé par la tâche, des collègues sont tombés malades et le contraste entre la stupidité du patron et votre lumineux bon sens en est encore accru. J'expliquai à Nancy que l'un des avantages de travailler dans une université de haut niveau, c'était que le jeudi, il y avait toujours quelque part sur le campus une "pause sherry" pour vous aider à remettre les choses en perspective.
          Nancy qui n'avait pas vécu dans le milieu universitaire ignorait tout des pauses sherry, aussi l'ai-je initiée à ce rituel. Je garde toujours une bouteille de sherry à la maison maintenant. La nouvelle a circulé et parfois d'autres viennent se joindre à nous pour notre pause sherry du jeudi fin d'après-midi. Mais aujourd'hui, elle était la seule à m'attendre et nous décidâmes de descendre d'abord jusqu'à la rivière. Elle voulait me raconter l'initiative vraiment idiote qu'avait prise le nouveau vendeur, un terrible embrouillamini au sujet d'une facture, ce que son chef lui avait dit, ce qu'elle avait répondu à son chef, et à quel point c'était irritant de voir l'ordinateur tomber en panne pour la troisième fois.
          J'opinai du bonnet en disant Hmm. Je me rappelais ce que c'était de travailler dans un bureau, en particulier au printemps.
          Avant de parvenir à la rivière, nous trouvâmes des touffes d'adlumia, une plante au feuillage de fougère, avec des fleurs rose pâle en forme de minuscule pantalons. Nancy s'agenouilla pour les examiner de plus près. Les berges de la rivière étaient couvertes de Mertensia virginica, l'une des nombreuses fleurs sauvages appartenant à la famille des campanules. Bleu ciel, en forme de clochette, elle formaient un tapis si dense qu'on ne pouvait marcher parmi elles sans les écraser, aussi nous nous contentâmes de les admirer de loin.
          De retour au chalet, nous nous servîmes de sherry et installâmes des transats sur la galerie du grenier, encore en plein soleil.
          Nous portâmes un toast au printemps. Les rayons du soleil déclinant baignaient d'une lumière dorée les champs en train de reverdir. La brise était chargée du parfum des pruniers sauvages et des violettes. Il n'était plus question de factures. Nous restâmes assises là, silencieuses, à boire notre sherry à petites gorgées et à regarder les bourgeons gonflés de sève dans les bois à l'ouest jusqu'à ce que le soleil fût descendu derrière eux.
p. 219-221.



...Les autres romanciers et poètes...

Henri Vincenot    Rosny-aîné    Herman Hesse Marlen Haushofer    Elisabeth von Armin
Annie Dillard    Craig Lesley    Thomas McGuane    Rick Bass    Mildred Walker    Willa Cather
Gao Xingjian    Jung-Hi Oh    Haruki Murakami     Sawako Ariyoshi
Jean Mambrino    Jacques Dupin    Mes textes    Jean-Pierre Sonnet    Frédéric Vermorel    Jean Zenga    Patrick Carré


Bienvenue sur ma page littéraire  | Quoi de neuf ? 
Randonnées et voyages | Spiritualité et Philosophie | Poésies et Romans  | Mes lieux et mes routes
Liens  | Qui suis-je ?