|
Ivoiriennes |
A mon départ, un confrère jésuite m'avait prévenu : "ne fais pas comme tant d'occidentaux, après un petit séjour en Afrique,
ils se dépêchent d'écrire un livre sur leur expérience, comme s'ils y connaissaient quelque chose, après quelque mois de vie ici. Hélas,
il était déjà trop tard. J'avais, dans mes papiers, une série de poésies écrites à partir de ce que j'avais vécu durant cette année. En voici donc le résultat. Je n'ai gardé que les textes qui ont pour origine une expérience directe vécue là-bas. Si par hasard certain(e)s étudiant(e)s ivoirien(ne)s avec lesquel(le)s j'ai travaillé passaient par ici, ils/elles reconnaîtront peut-être certaines choses... Il ne faut y voir qu'un signe de ma reconnaissance pour toutes les choses vécues et partagées. |
|
La nuit Transpire La peur Diffuse Odeur Partout Voilée La peur Surgie Cernée La peur D’emblée Stridente Enflée La peur Rodant et Chaude et Franche La peur La nuit Moiteur hantée. |
|
|
C’est la vie qui chante A longueur de nuit C’est la vie crissante Qui coasse et qui vrombit Qui chuinte, hulule Et glisse entre les herbes Son signe étrange Cri d’amour en agonie Absurde et gratuit. |
|
La chaleur Etend sa nappe De faux silence Etau qui resserre les corps Au plus près de leur sueur. |
|
Douce et tiède La caresse du vent Dans l’aube lunaire Chaude et tiède La brise passant Balbutiant Crépusculaire. |
|
Le chant de la pluie A laissé ses bras Couvrir mon corps D’un torrent de sève La vie diluvienne A chanté ce soir A plié les arbres Raviné le monde Et lavé la nuit. |
|
|
Le soir est tombé La nuit a posé Son ruban de perles Par-dessus le chaume Et les toits embaumés Rien n’a percé La surface des jours A mes yeux d’étranger Mais ce rien se raconte Et prolonge l’ivresse Apaisée du silence Infinie la rumeur Des conversations humaines. |
|
Le feu de foyers Crible l’obscurité De multiples lucioles Vacillantes Microcosme à ciel ouvert |
|
Quelques gouttes versées Avant la grande rasade Abreuve la terre Assoiffée des ancêtres Tourne calebasse En ronde généreuse Déverse la vie A pleine lampée Brûlante est ta sève Et plus larges nos rires. |
|
|
Pas un souffle n’agite L’ombre des géants fromagers Gardiens débonnaires De la brousse équivoque Le village encerclé. |
|
Sous la braise Palpite un secret Un ferment, un vertige Une énigme Beauté noire. |
|
Long fuseau de sève acérée Glisse dans les flots Le coin de ton sillage Plonge pagaie Caresse l’onde Brise le miroir Et fait s’avancer Du milieu des ombres vertes L’horizon confus de la mangrove. |
|
|
Tracer la carte Aux dix mille sentiers Tortueux, épouvantés Franchir les monts, Traverser les rivières Longer les vallons Côtoyer les rizières Passer à gué Les torrents, les abîmes Laisser là ses bagages Avancer libre Et libre se donner La moitié de la route. |
|
Corps sans forme Abandonné Au milieu du grand lit Plié Tu es là Souffrante et tenace Tu es là Douloureuse et lasse Tu es là Démunie Innocente Etrangère Murmurant du regard Le désir d’être humaine Intense et légère. |
|
Le sang qui abreuve Le pavé désaltère Les rats en quête De pouvoir et d’honneur Qu’il s’ouvrent par le milieu Et répandent leurs entrailles Ceux qui sèment Sans récolter le fruit Ceux qui tuent Sans toucher au fusil De leur plume La mort écoulée Hache petit… |