|
Or, je suis corps. Je pense vers le corps et je parle ce qui de mon corps se porte au corps. Vivante, je tends à l'affirmation de la puissance qui traverse mon corps. Et c'est ainsi que je ne suis pas femme comme il est dit dans la parole de l'homme. Mais l'homme lui-même où est-il ? Dans sa parole ? Ne serait-il pas aussi dans ce lieu du silence que sa parole instaure… Car il est corps lui aussi, et vivant, il tend à l'affirmation de la puissance qui traverse son corps. Alors comment pourrais-je le connaître en Don Juan, dans l'exhibition de ses pouvoirs, ou dans la pensée de la négation ? Sachant ce que veut le corps je sais que je ne peux identifier l'homme aux signes du pouvoir à l'intérieur desquels il s'exprime. La parole de l'homme n'est pas sa parole, mais une parole déjouée. Et pas plus que rien ne me voue nécessairement au silence dans lequel le pouvoir m'a enfermée, rien ne voue nécessairement l'homme à la parole qu'il profère. De ce que la pratique du pouvoir, l'exercice d'une pensée et d'une parole acquises à la valeur de la négation, la conduite amoureuse selon le schéma conquête - possession, se trouvent ensemble du côté de l'homme, je ne peux rien en conclure que l'homme en général, et rien supposer de la nécessité d'un lien qui l'unirait à ces pratiques. Ce qui reste déterminant, c'est qu'il y a du pouvoir sur fond de puissance déjouée, de la parole sur fond de silence. Que le pouvoir se déplace, change ses réseaux, utilise d'autres circuits, et tout s'en trouve corrélativement modifié : autre parole virile, autre silence féminin ; autre conduite amoureuse, autre saisie de la virilité, autre déni de la féminité. Que la femme parle du lieu où elle était tenue d'être : le silence, et tout s'en trouvera déplacé. Mais qu'il parle lui aussi de ce lieu où il est muet, son corps vivant, amoureux, jouissant, qu'il affirme lui aussi sa puissance contrariée et défaite, et nos deux voix ensemble trouveront à déployer la puissance qui engloutira le pouvoir. Pas plus que mon corps ne saurait jouir d'un corps qui tendrait à l'anéantissement du mien par la possession, ma voix ne saurait s'accorder à une voix fondée sur le silence de la mienne. Et la parole de l'homme est encore à venir. Car celle que nous lui connaissons est loin d'être collée par une sorte de nécessité immuable à son corps d'homme ; et ce tout simplement parce que c'est une parole scindée du corps. Le corps ne veut que l'affirmation du corps, de tous les corps, du sien dans l'affirmation de l'autre et non dans sa négation. Et une parole qui tend à l'affirmation d'un corps dans la réduction de l'autre n'est pas une parole du corps. Je n'entendrai la parole de l'homme comme sienne que lorsqu'elle naîtra de son corps et qu'elle saura parler le corps, tous les corps dont son corps est l'épreuve. Je n'entendrai la parole de l'homme comme sienne que lorsqu'elle sera solliciteuse de ma parole, comme je le suis de la sienne, et amoureuse de mon corps vivant, comme ma parole l'est du sien. L'homme comme moi à un corps. Comme moi il ne vit que de l'affirmation de la puissance ; il ne vit que d'épouser la terre, que d'acquiescer à la jouissance du vivre. Et il ne vit vraiment que de ce que son corps vit, la proximité enchantée de l'autre corps que le désir rejoint et touche, de l'autre corps mêlé au sien, de la jouissance qui les confond . Ainsi lorsque je dis quelle parole veut mon corps, je dis quelle parole veut le corps, qu'il soit d'homme ou de femme ; même si ce qui s'énonce d'un corps de femme est autre que ce qui peut s'énoncer du corps de l'homme, comme est autre le corps que j'appelle, autre le corps qu'il appelle. Je veux dans ma parole que naisse la parole de l'homme, de ce lieu d'où jaillit toute parole, auquel va toute parole, le corps.
p. 17-19
|
|