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Que dire d'Ella Maillart ? Ce fut une voyageuse au destin exceptionnel. Née à Genève en 1903, elle est d'abord une sportive (ski, voile,…) de premier ordre. Elle entreprit dans les années trente une série de voyages en Asie centrale, en URSS, en Chine et en Asie Mineure. Pendant la guerre 40-45, elle séjourne en Inde où elle trouve une spiritualité à sa mesure. Elle s'installe ensuite à Chandolin, en Suisse, mais elle ne cesse pas de voyager, surtout en Asie. Elle constitue au long de ses pérégrinations une remarquable collection de photographies.
Elle meurt en 1997.
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La vagabonde des mers, Ed. Payot (coll. Petite bibliothèques Payot / Voyageurs, n° 85), 1991.
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Pour le première fois nous perdions de vue la côte. La deuxième, ce serait entre la Sardaigne et Palerme, et la troisième entre le Sicile et la Grèce. Mais je ne relaterai pas ici ce que fut cette croisière sur la Bonita. Les mots sont impuissants à décrire certaines émotions. Les plus vrais, les mieux choisis, trahissent le plus souvent la vie. D'abords parce qu'en eux-mêmes, placés dans une phrase, ils ne font que traduire une forme particulière de l'expression, modelant à tout jamais un seul état d'esprit. Car les états d'esprit, comme les actes, varient selon l'angle sous lequel on les examine. Je me refuse à emprisonner nos actes dans le moule rigide des phrases : je veux que vivent toujours en moi telle journée magnifiée par l'éclat de ma jeunesse, telle autre fertilisée par le grain d'où germerait mon avenir, telle autre encore, bouillonnante du défi que je lançais à une Europe exténuée, et qui toutes démontrent qu'au fil des ans ma volonté d'être ce que je sois n'a fait que s'affermir. Je ne suis toujours pas détachée de ce pan de mon passé, je me sens incapable de l'évoquer en gardant la tête froide. Ce que nous accomplissions était pour nous d'une importance que je ne puis décrire. A la différence des excursions d'un été, cette croisière n'avait rien d'une fin en soi. Nous voyions en elle le prélude à toute une existence de plénitude et de limpidité. Quelle aventure fabuleuse, et de tous les instants, pour nous qui avions à peine vingt ans et brûlions de voir le monde ! Comprendra-t-on cette importance que prend pour vous toute chose si nul autre que vous ne l'a décidée, menée à bien ? Comprendra-t-on ce sentiment tout neuf de liberté qui vous envahit quand vous virez de bord si cela vous chante, mouiller une ancre dans tel port, telle crique ? Quand vous attendez l'embellie ou prenez le risque de tout hisser ? Quand chaque jour, chaque heure, parfois, vous met en demeure de décider ?
p. 136
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Pour une fois, calmement, j'ai eu le courage de faire le ménage dans mes pensées les plus intimes. Le plus profond est remonté en surface. Insupportable. A quoi me sert de… Je ne découvre en moi rien que du vide : ni amour filial, ni amitié, ni responsabilité, ni but, ni raison de vivre. Ni élans du cœur ni désirs ardents ne vivent en moi. De l'orgueil, oui, mais c'est parce que je suis suffisamment satisfaite de moi-même pour rester humble face à l'univers ou à ma personne. La vanité d'écrire des carnets de bord ou des articles pour gagner de l'argent a quelque chose de décourageant. Emoi, rien qu'une solitude sans fin. Qui pourrait me venir en aide ? D'où me vient cette souffrance ? Grands Dieux ! Pourquoi vivre ?
p. 152
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J'ai décroché de la cloison les photos de la Perlette et de la Bonita, me suis agenouillée une dernière fois devant notre table de navigation pour sortir de ses tiroirs mon crayon et la caméra coincée entre la batterie d'accumulateurs et une membrure, et jeté un ultime coup d'œil sous mon matelas, là où je rangeais ma salopette et mon ciré. Les clés des panneaux d'écoutille étaient à leur place, dans le coin d'une étagère de la bibliothèque. Une dernière fois je me suis assise pensivement sur le couronnement, à côté de la petite plaque de laiton que j'avais vissée pour y fixer la ligne du loch. Et puis, en regardant la vase sur laquelle reposait l'Atalante, j'ai fondu en larmes. Qu'est-ce donc qui nous pousse à ressentir tant d'amour pour un bateau ? Si cela tient à son espace confiné, où tout demeure à portée de main, n'est-il pas tout bonnement stupide de vivre dans de grandes maisons ? Ou encore à cette apparence de foyer que nous donne le bois ont la coque est construite, alors à quoi bon nous loger entre des murs de béton couverts de papier à tapisser ? Ce n'est pas le fait de flotter sur l'eau qui procure tant de bonheur, car, le bateau étant tiré à sec, il m'est arrivé d'éprouver le même sentiment de tendresse. Non, je crois qu'il y a là quelque chose d'autre, que cela procède du bateau lui-même, de son esprit qui nous entoure, de ce tout qu'il constitue, de son indépendance. Je crois que ce qui nous émeut tant dans cette création de l'homme dont chaque partie a sa raison d'être, c'est en quelque sorte le caractère qui lui est propre. Je me suis éloignée sans même oser me retourner. Mais j'entendais claquer contre le mât les crisses tendues. A sa façon, l'Atalante me faisait ses adieux.
p. 198-199
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