Un jour, nous avons exploré l'île d'Houat. La plage de sable était déserte et nous avons passé le temps à nous lancer des défis, faire des cabrioles et nous baigner, totalement nues, à croire que nous étions dans les mers du sud.

p. 188

          J'étais la dernière, obligée de racler la neige qui adhérait à l'un de mes skis. Quelque chose m'a fait lever la tête. Seule dans le ciel, splendeur inoubliable, la cime du mont Blanc regardait le soleil. La brume s'était dissipée en hauteur, n'estompait plus que le monde inférieur. De ses vapeurs d'un gris velouté s'élevait l'éblouissante vision. La seule autre partie émergée de cet univers fantasmagorique était le sommet sur lequel j'étais assise, près de petits sapins en partie blottis sous la neige.
           J'avais devant moi bien plus qu'une montagne. Je connaissais par cœur ce décor fait de roches familières, de murailles de glaces et de champs de neige. Mais en cet instant le sommet orgueilleusement solitaire a pris une dignité toute particulière, comme si, investi d'une éternelle splendeur, il me chantait qu'il était Beauté. Pourquoi tout à coup le grandiose pic que je connaissais si bien avait-il ce pouvoir de me bouleverser, de m'émouvoir ? Epousailles de la brume fumeuse et des rais du soleil ? Etait-ce la terre qui dévoilait comme par magie son humeur ? A maintes reprises je m'étais aventurée dans notre univers alpin, mais pour la première fois son indicible beauté - cette qualité de couleurs que celaient les pousses de verdure, ce radieux étincellement des pentes - me tirait des larmes.
           Une même lumière dorée effleurait les champs de neige et la houle immobile du brouillard. Pendant cet instant-là tout mon être s'est fondu dans ce que mes yeux voyaient. Je n'étais plus que neige éblouissante et nébulosité se modelant d'elle-même. Dans la pais et le silence, je devenais la somptueuse montagne, envahie par une manière d'extase, et je ne faisais plus qu'une avec ma vision.
           Et ce soir-là, j'ai su qu'un grand mystère m'enveloppait.

p. 210-211

          L'autre distraction d'un marin à terre est d'aller faire un tour dans la campagne environnante. Bill et moi avons estimé que c'était une heureuse idée et nous avons pris le vapeur du dimanche pour Cowes. Nous avions entendu parler de la beauté de l'île de Wight, dont nous ne connaissions que les côtes.
          Aussitôt débarqués, nous nous sommes éloignés de la ville et de la foule, suivant d'étroits chemins bordés d haies. Nous étions assaillis de senteurs qu'on ne trouve pas sur un bateau. Des odeurs de roses, de poussières, de crottin de cheval. Une pluie fine tombait en gouttelettes tièdes sur nos fronts, laissant dans la poussière comme des marques de tatouage. Lorsque le soleil est revenu, une forte odeur de terre mouillée est montée du sol.
          Et puis Bill s'est mis à parler. Il ne pouvait vivre loin de la mer. Il avait navigué de longs mois sur le Monkbairns, le dernier des trois mâts carrés anglais. Petit à petit, il en est venu à évoquer ses souvenirs de deuxième lieutenant, les plaisanteries échangées avec ses compagnons de bord, les quarts de nuit durant lesquels on se sent parfois étreint par l'angoisse, et le sentiment d'extrême solitude qui accompagne ces longues heures…
          Qu'allait-il devenir ? Il n'y avait plus de grands voiliers sur lesquels s'embarquer… Il n'avait pas l'intention de s'éterniser dans la navigation de plaisance, travail qui ne l'enchantait guère. Il était trop jaloux de son indépendance et l'obligation dans laquelle il se trouvait de se montrer aimable envers les invités lui était insupportable. Il se préparait donc à passer son brevet de pilote, un examen difficile, ce d'autant que la concurrence était rude. Mais s'il échouait, sa mère se ferait bien du souci, là-bas, dans son petit village au fin fond du Pays de Galles, où vivaient encore ses plus jeunes frères et sœurs. Lorsqu'il n'a plus rien eu à me raconter, il m'a dit que j'étais formidable parce que j'avais si bien su l'écouter… C'était bien la moindre des choses que je pus faire pour lui. Tandis qu'il parlait, j'avais également pensé à mes amis. Certains d'entre eux se démenaient sans doute en ce moment même pour trouver un travail qui leur convenait… où s'intégrer ? C'est toujours le même problème et chacun d'entre nous doit y apporter sa propre réponse.
          Nous sommes repartis vers la ville d'un bon pas. Notre mutuelle affection avait encore grandi depuis que chacun en savait davantage sur la vie de l'autre. Bill m'a vue sourire, mais je n'ai pas osé lui dire pourquoi. Je venais de penser combien la vie pourrait être belle et merveilleuse si nous pouvions tomber amoureux l'un de l'autre…

p. 371-372

Oasis interdites,
Ed. Payot (coll. Petite bibliothèques Payot / Voyageurs, n° 175), 1994.

Puis, nous marchons vers les grandes solitudes de l'Asie. Mon bon cheval, où je trône sur une selle de bois aux arçons élevés, rembourrée de mon sac de couchage, mon bon cheval, tout fou d'avoir quitté l'écurie, zigzague en tous sens, et je le baptise Slalom en pensant à mes skis, dont je ne me servirai pas cet hiver. Laissant le bourg et son minaret aux toits superposés, nous tournons la tête de nos montures vers le couchant… Nous n'avons plus qu'à continuer dans cette direction pour atteindre le Sinkiang. Par où exactement et en combien de mois, c'est ce que nous ne cherchons même pas à nous figurer. Je suis toute à la curiosité de cet avenir incertain, au sentiment d'être délivrée désormais des obstacles des hommes ; toute à la joie de sentir que chaque jour, maintenant, sera neuf, et qu'aucun ne se présentera deux fois ; toute à mon application de n'observer plus qu'une seule règle : celle de marcher droit devant moi.

p. 64

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