Au sud de la frontière, à l'ouest du soleil,
Traduit du japonais par Corine Atlan,
Editions Belfond, (coll. 10/18, n° 3499) 2002.

          Shimamoto-san était une fille précoce, sans aucun doute, et je suis sûr qu'elle était amoureuse de moi. Moi aussi, j'éprouvais une vive attirance pour elle, mais je ne savais que faire de ce sentiment. Comme elle, certainement. Une fois, une seule, elle me prit la main. elle voulait m'indiquer une direction et me saisit par la main en disant : «Vite, par ici !» Nos doigts restèrent entrelacés à peine dix secondes, mais cela me sembla durer une demi-heure. Et, quand elle relâcha son étreinte, je regrettai qu'elle ne l'ait pas prolongée davantage. Et puis j'avais bien compris que son geste était spontané, mais qu'elle avait aussi envie de voir ce que cela fisait de tenir ma main dans la sienne.
          Aujourd'hui encore, je me rappelle nettement cette sensation si différente de tout ce que j'avais connu jusqu'alors, et de tout ce que je ressentis par la suite. C'était simplement la menotte tiède d'une fillette de douze ans. Mais il y avait rangés à l'intérieur de ces cinq doigts et de cette paume comme dans une malette d'échantillon, tout ce que je voulais et tout ce que je devais savoir de la vie. C'est elle qui m'apprit, en me prenant la main, qu'il existait bel et bien un lieu de plénitude au coeur même de la réalité. Au cours de ces dix secondes, je m'étais senti comme un parfait petit oiseau. Je volais dans le ciel, sensible au vent dans mes plumes. Depuis le ciel, je contemplais des paysages lointains. Même s'ils étaient trop loin pour que je puisse distinguer avec exactitude, ce qui s'y trouvait, je savais désormais qu'ils existaient. Un jour ou l'autre, je pourrais y aller. Cette vérité me coupait le souffle, faisait vibrer ma poitrine.
          Une fois rentré chez moi, je m'assis devant mon bureau et regardai longuement cette main que Shimamoto-san avait serrée dans la sienne. J'étais heureux qu'elle l'ait fait. La douceur de cette sensation me réchauffa le coeur plusieurs jours de suite.
p. 18-19.

          Notre monde est comme ça. Quand il pleut, les fleurs poussent, et quand il ne pleut pas, elles fanent. Les lézards mangent les insectes, et sont mangés par les rapaces. Mais tous finissent par mourir et se dessécher. Une génération disparaît, une autre prend sa place. C'est une règle absolue. Il y a différentes façon de mourir. Mais c'est sans importance. La seule chose qui reste en fin de compte, c'est le désert.
          Après son départ, je demeurai seul accoudé au bar à boire verre sur verre - même une fois les derniers clients partis, même une fois que les employés eurent fini de ranger et de faire le ménage, et furent partis à leur tour. Je téléphonai à ma femme, lui dis que j'avais encore des affaires à régler et que je rentrerai plus tard que d'habitude. J'éteignis toutes les lumières et continuai à boire du wiskhy dans le noir. Je le bus sec, c'était trop compliqué d'aller chercher les glaçons.
          « Oui, tout finit par mourir, me dis-je. Certaines choses disparaissent comme tranchées d'un seul coup sec, d'autres se brouillent peu à peu et s'en vont avec le temps. Et il ne reste que le désert. »
p. 85.

          - En tout cas, si tu veux savoir pourquoi je ne suis pas morte, pourquoi j'ai continué à vivre ainsi, c'est parce que je me disais que si tu revenais vers moi je t'accueillerais à nouveau. Voilà pourquoi je ne me suis pas suicidée. Ce n'est pas une question d'avoir le droit ou non, d'avoir raison ou non, le problème n'est pas là. Peut-être que tu n'es qu'un bon à rien, tu n'as peut-être aucune qualité. Peut-être que tu me feras du mal à nouveau, mais la question n'est pas là. Je suis sûre que tu ne comprends pas, n'est-ce pas ?
          - Je crois bien que je ne comprend rien à rien, dis-je.
          - Et tu ne demande jamais rien non plus, répliqua Yukiko.
          J'ouvris la bouche pour répondre, mais aucun son n'en sortit. C'était vrai, je ne lui demandais jamais rien. Pourquoi ? Pourquoi est-ce que je ne lui posais jamais la moindre question ?
          - Le droit dont tu disposes, c'est ce que tu vas construire à partir de maintenant, ajouta-t-elle. Ou plutôt, ce que nous allons construire. Peut-être que cela ne suffisait pas jusqu'à présent. Peut-être que nous donnions l'impression de construire beaucoup de choses, mais en réalité, nous ne construisions rien. Tout s'est bien déroulé jusqu'ici, nous étions sans doute trop heureux. Tu ne crois pas ?
          Je hochai la tête.
          Yukiko croisa ses brs sur sa poitrine, me regarda un moment.
          - Autrefois, j'avais des sortes de rêves, d'illusions. Tout ça a disparu je ne sais quand, je ne sais où, avant même de te rencontrer. Je l'ai tué en moi, je l'ai jeté, détruit de ma propre volonté sans doute. Comme un organe physique devenu inutile. J'ignore si j'ai bien agi ou pas, mais en tout cas, à ce moment-là, je n'avais pas le choix... Je fais ce rêve, de temps en temps : quelqu'un vient me rapporter tout ce que j'ai jeté. Toujours le même rêve : quelqu'un vient vers moi les bras chargés et me dit : « Madame, vous avez perdu cela ! » J'ai toujours été heureuse de vivre avec toi. Je n'ai aucun motif de plainte, jamais je n'ai désiré davantage que ce que je vivais avec toi. Pourtant, quelque chose continuait à me poursuivre. Parfois je me réveille la nuit, trempée de sueur. Moi aussi, j'étais hantée par tout ce à quoi j'avais renoncé. Tu n'es pas le seul à être poursuivi par tes idéaux d'autrefois, tu sais. Tu comprends ce que je veux dire ?
          - Oui, je crois, répondis-je.
          - Peut-être que tu me feras de nouveau mal. Je ne sais pas comment je réagirai à ce moment là. Ou bien, c'est peut-être moi qui te ferai mal la prochaine fois. Personne ne peut rien promettre, c'est sûr. Ni toi, ni moi. Mais quoi qu'il en soit, je t'aime, c'est tout.
          Je la pris dans mes bras, lui caressai les cheveux.
          - Dis, Yukiko, recommençons tout dès demain. Je suis sûr qu'on peut tout recommencer depuis le début. Cette nuit il est trop tard. Moi, je veux tout recommencer à partir d'un jour nouveau.
          Yukiko me regarda longuement.
          - Tu sais, remarqua-t-elle, tu ne m'as toujours rien demandé.
          - Je voudrais recommencer une vie nouvelle à partir de demain, qu'en penses-tu ? lançai-je.
          - Je pense que c'est une bonne idée, répondit-elle en souriant.
p. 220-221.

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