Voilà une navigatrice qui semble peu connue.
Née en 1891 près de Neuchatel en Suisse, elle est d'abord peintre, puis, avec son mari, s'engage dans une vie de navigations fluviales et maritimes. Après leur séparation  en 1933, elle continue ses voyages jusqu'à ce que son bateau soit détruit dans un épisode tragi-comique de la guerre d'Espagne. Elle arrête alors de naviguer et commence à écrire. Elle meurt en 1964.
Son écriture est un modèle de simplicité, légère et sensible. Elle fait passer avec un talent rare ses émotions et sa jubilation de vivre. 
Une perle à découvrir...

L'Ismé,
Ed. Actes Sud (coll. Babel, n°24), 1990.

          Je sentis sous mon bras nu la tiédeur de sa peau lisse et, de ce contact, émana la réponse du navire. Je l'écoutai en silence. C'était une réponse sans mots qui s'adressait à autre chose qu'à mon ouïe et à ma raison, car elle venait à moi comme cette atmosphère de foi sensible dans les cathédrales quand la foule est en prière.

p. 24

          Il y eu un grand désordre, un va-et-vient précipité, des exclamations, des échanges et soudain il y eu un pain. Je revois encore ce pain. C'est un des objets de ma vie qui m'a fait le plus d'impression. Il était comme tous les pains qu'on voit tous les jours du monde sans y attacher d'importance et pourtant, quand nous l'aperçûmes, nous eûmes chacun la sensation qu'il nous eu été impossible de vivre une minute de plus sans pouvoir toucher ce pain, sentir l'odeur de ce pain, sans le rompre et le dévorer. Nous en riions et pleurions comme en retrouvant un ami qui a été longtemps absent. Tout ce qu'on nous avait apporté d'autre, les œufs, le jambon, les conserves, pâlissaient auprès de ce pain, semblaient des choses superflues et pas même désirables, tant ce pain contenait tout, satisfaisait à lui seul toutes nos faims, tant il avait un goût de vie.

p. 65-66

          Avant de me coucher, je montai sur le pont voir si tout était en ordre quand, surprise, j'appelai mes hommes. Ils étaient vite accourus et, nous tenant au " companion " afin de résister au vent, nous contemplâmes, stupéfaits, ce qui se passait dans le ciel. Il semblait qu'une immense main jouât avec les étoiles, ainsi qu'un enfant, sur la grève, s'amuse avec les grains de sable. Elle les prenait par poignées pour les jeter de tous côtés, car il en venait de partout, non comme on en voit parfois une à une, filer lentement, mais lancées en gerbes vivantes dans tous les sens à la fois. Il en tombait des brassées, directement de haut en bas, il en partait d'un point quelconque dans une certaine direction en formant un éventail qui se répétait renversé dans une direction opposée, il en passait d'autres, liées tout d'abord en un faisceau, qui s'écartaient comme un paquet ou qui, tels de petits muges frétillants le long d'un navire, se trémoussaient à l'horizon.
Cette désorganisation de la géographie céleste - car les constellations connues disparaissaient derrière ce bal - vous faisait perdre l'impression d'être posé sur une boule, comme on se voit d'habitude, et vous donnait celle, étonnante, bien que, somme toute réelle, de vous appuyer d'un côté. Le zénith n'existait plus. C'en était fait des verticales, la démence triomphait.

p. 67-68

          L'effort de me tenir debout et de rester éveillée domina toute cette nuit. Et sans doute était-ce lui qui me rappelait sans cesse mon état d'être vivant. Pourtant, malgré cet effort, je ne fus jamais, à la fois, si près de la mer et du ciel. J'avais l'impression de voguer entre plusieurs existences, soutenue par une  grande foi. Aucun problème ne se posait. Tout n'était que certitude : beauté, bonté, divinité. J'avais oublié la terre, mais j'en gardais en moi-même des richesses inappréciables que rien ne pourrait m'arracher. Cela ressemblait à un rêve, mais conscient et bienheureux. La boussole, sous mon regard, vivait sa vie tremblotante, dirigée infailliblement par son attraction magnétique. De plus en plus liée à elle, j'étais moi aussi, semblait-il, attirée depuis des siècles, peut-être des milliers de siècles, vers je ne sais quel aimant, et, seule sur le pont du navire, je me sentais confusément dans la direction précise qu'un lointain passé m'indiquait. Ma félicité sans bornes dépendait de cette assurance. A l'inverse de ce qui se passe quand on se couche dans les champs en s'imaginant si petit que chaque herbe serait un arbre et les cailloux de gros rochers, je m'étendais dans l'espace, la terre était une poussière et, si j'avais pu voir les astres, ils m'eussent paru des feux follets. C'était un état délicieux, mais probablement trop pur pour qu'on pût s'y tenir longtemps. Au bout d'un moment, j'en tombais et, ramenant mes proportions à une échelle courante, je me voyais ballottée dans l'Océan tumultueux, à plus de cent milles d'un port, sur un assemblage de planches, avec deux marins desquels j'étais responsable. Ainsi, il arrive parfois qu'on perçoive sa maison d'une grande distance qui la réduit à une tache et que, presque au même instant, on se trouve assis dans sa chambre. Un dédoublement a eu lieu, un changement de point de vue qui crée pour un moment des doutes sur nos proportions réelles.
Je secouais le sommeil. Alors, mon compas s'isolait et se détachait de l'ombre au lieu d'être, comme tout à l'heure, enfoui dans des pétunias. Bien que je ne fusse pas surprise qu'un parterre de ces fleurs vînt de pousser sous la barre, je tenais strictement ma route. A la limite des songes et dans un effort soutenu, ma conscience de capitaine restait tout à fait lucide.

p. 128-129

Liens à propos de Cilette Ofaire

...Les autres voyageurs...
Ella Maillart   Nicolas Bouvier   Jacques Lacarrière   
Jean-Claude Bourlès   Véronique Choppinet   André Mabille
Joshua Slocum   Cilette Ofaire   Aurores boréales
Bienvenue sur ma page littéraire  | Quoi de neuf ? 
Randonnées et voyages | Spiritualité et Philosophie | Poésies et Romans  | Mes lieux et mes routes
Liens  | Qui suis-je ?