Voici un écrivain Coréen. Le livre dont je vous livre des extraits est composé de deux nouvelles. Toutes deux se caractérisent par un style très dépouillé, presque clinique, mais avec une grande densité poétique et psychologique.
 

L'âme du vent,
Traduit du coréen par Lee Byoung-Jou,
Editions Philippe Picquier, (coll. poche, n°39) 1995.

          L'année passée, Eun Sou était venue s'asseoir ici sur l'herbe douce. Maintenant, l'herbe était jaunie et des buissons sauvages avaient poussé partout. Assise sur l'herbe, elle retira ses chaussures et allongea confortablement ses jambes. Ses pieds enflés à cause des chaussures à hauts talons étaient bien au frais. Elle pris une cigarette, l'alluma et se mit à fumer. Tel un oiseau argenté, un avion volait très haut dans le ciel, laissant derrière lui un tracé précis qui, au fur et à mesure, se dissolvait comme dans de l'eau. Elle le contempla longuement, sans penser à grand-chose et en jouissant d'un sentiment vague de bien-être originel : « Si une telle chose existe, c'est bien cela », se dit-elle.
p. 56.

          Eun Sou quitta lentement la teinturerie et monta, une à une, les marches de pierre du jardin public qu'elle avait grimpées et descendues tous les jours autrefois. Unique dans cette ville, ce jardin occupait le sommet de la plus haute colline. Les rayons du soleil de ce début d'été étaient secs et brûlants. Sur les nombreux bancs du parc, du sable apporté par le vent réfléchissait la lumière intense du jour et brillait comme des éclats de porcelaine. Eun Sou contempla longuement ce sable blanc qui semblait onduler dans l'air surchauffé. Elle compris que, dans ses rêves, elle était toujours revenue à cet endroit ; même si, dans la réalité, il lui paraissait indéterminé, l'ambiance lui était toujours restée familière. « Pourquoi, se demandait-elle, dans ce lieu accueillant et sous un soleil ardent, est-ce que je sens tout à coup mon une peur glaciale s'emparer de mon coeur ? »
          Quelque chose comme une carcasse rouillée et brisée d'un bateau naufragé, ensevelie depuis très longtemps au fond de la mer et remontée par les mains des plongeurs, resurgit en moi, en déchirant la couche solide de l'oubli. Je tends la main avec toute ma vigueur pour saisir cette carcasse, mais sa forme se dissout dans l'air et devient inssaisissable. Ma mémooire ne va pas au delà de cette cour en plein soleil où une paire de sandalettes d'enfant en caoutchouc noir gisent sur le sol. Certainement, au bord de cette cour, il y avait quelqu'un. « Mais où me trouvai-je? ».
(...)
          Quel est ce sentiment de frustration qui me fait errer comme une feuille flottant dans le vent ? J'ai payé tout cela très cher, j'ai tout perdu ! Il ne me reste plus que la peau et les os. L'avenir se présente à moi comme si j'étais séquestrée, sans espoir, dans une pièce déserte et sombre. En vieillissant, je deviendrai laide et méchante à cause de ce quelque chose à jamais perdu.
          Qu'est-ce qui m'empêche de me fixer en un endroit et de m'enraciner ?
          Quels sont ces yeux qui me guettent et quel est l'esprit qui fait de moi une vagabonde ?
          Le vent, qui souffle sans arrêt et qui siffle à mes oreilles et fait onduler mes cheveux, a emporté jusqu'à la moindre trace de mon existence. Ce qui en reste n'est que néant. J'ai l'impression d'être un fantôme ne possédant rien, pas même une ombre. J'ai tenté de retrouver mon passé, mais, de cela non plus, il ne reste rien ! Déracinée, je ne fais que tourbillonner, enfermée dans un cercle vicieux. Où est donc cachée l'âme du vent qui me persécute ?
pp. 118 & 120-121.

          L'heure était avancée et la nuit profonde. Il n'y avait plus personne dans les rues. Dehors, les feuilles bruissaient dans le vent. Les insectes tourbillonnaient, attirés par la lumière.
          « As-tu fermé la porte ? » demanda la mère. Bien qu'elle se souvînt d'avoir fermé le portail, Eun Sou descendit en traînant les pieds. Elle aussi, elle avait l'impression que devant l'entrée il y avait une présence. Elle enleva doucement la barre et regarda à l'extérieur la rue envahie par l'obscurité.
          Elle eut alors une vision : une petite fille qui marche vers ce chemin familier. De quelle rue lointaine vient-elle ? Où a-t-elle laisser ses chaussures ? Elle avance lentement dans la rue déserte, méconnaissable à cause des maisons éventrées, posant ses petits pieds roses et nus sur les dalles, elle se retourne de temps en temps, comme si quelqu'un la tirait par les cheveux et elle entend un appel déchirant. Elle ne sait pas d'où elle vient ni où elle va. Elle transpire à cause de la chaleur intense et se demande pourquoi elle ressent un poids intérieur. Attahé au fil ténu de sa mémoire, son instinct de conservation l'oriente vers une maison de bois à deux étages de style japonais.
          Un papillon blanc s'envole d'une touffe d'herbe, poussé dans la cour d'une maison vide. Un instant, l'enfant tend les bras pour l'attraper. Puis elle reprend sa marche.

« Viens, mon âme d'enfant, viens âme errante devenue vent.
O toi, mon âme qui as tant souffert, calme-toi, retrouve la paix. »
p. 132.



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