Rosny Aîné, est un véritable précurseur en ce qui concerne le roman d'anticipation et il est carrément l'inventeur du roman préhistorique. Pourtant, il n'est que peu publié. La Guerre du feu, la Mort de la terre sont ses deux romans les plus connus. Mais le sommet est sans conteste la nouvelle Les Xipéhuz, où pour la première fois (et la dernière ?) est imaginé une forme de vie qui n'offre aucune analogie avec les vies terrestre connues. Il récidivera d'ailleurs dans de nombreux autres romans et nouvelles : les Navigateurs de l'infini, Dans le monde des variants, Un autre monde, etc.
Mais par dessus tout, Rosny Aîné s'y entend pour rendre l'atmosphère magique et mystérieuse des premiers âges farouches de la préhistoire et pour nous transporter dans d'autres mondes fantastiques.... 

Les Xipéhuz, in Récits de science-fiction,
Editions Gérard et Cie Marabout, 1973.

          C'était mille ans avant le massement civilisateur d'où surgirent plus tard Ninive, Babylone, Ecbatane.
          La tribu nomade des Pjehou, avec ses ânes, ses chevaux, son bétail, traversait la forêt farouche de Kzour, vers le crépuscule, dans la nappe des rayons obliques. Le chant du déclin s'enflait, planait, descendait des nichées harmonieuses.
          Tout le monde étant très las, on se taisait, en quête d'une belle clairière où la tribu pût allumer le feu sacré, faire le repas du soir, dormir à l'abri des brutes, derrière la double rampe de brasiers rouges.
          Les nues s'opalisèrent, les contrées illusoires vaguèrent aux quatre horizons, les dieux nocturnes soufflèrent le chant berceur, et la tribu marchait encore. Un éclaireur reparut au galop, annonçant la clairière et l'eau, une source pure.
          La tribu poussa trois longs cris ; tous allèrent plus vite : des rires puérils s'épanchèrent ; les chevaux et les ânes mêmes, accoutumés à reconnaître l'approche de la halte, d'après le retour des coureurs et les acclamations des nomades, fièrement dressaient l'encolure.
          La clairière apparut. La source charmante y trouait sa route entre des mousses et des arbustes. Une fantasmagorie se montra aux nomades.
          C'était d'abord un grand cercle de cônes bleuâtres, translucides, la pointe en haut, chacun du volume à peu près de la moitié d'un homme. Quelques raies claires, quelques circonvolutions sombres parsemaient leur surface; tous avaient vers la base une étoile éblouissante.
          Plus loin, aussi étranges, des strates se posaient verticalement, assez semblables à de l'écorce de bouleau et madrées d'ellipses versicolores. Il y avait encore, de-ci de-là, des Formes presque cylindriques variées d'ailleurs, les unes minces et hautes, les autres basses et trapues, toutes de couleur bronzée, pointillées de vert, toutes possédant, comme les strates, le caractéristique point de lumière.

p. 629-630

Le cataclysme, in La mort de la terre,
Editions Denoël (coll. Présence du futur, n° 25), 1983.

          Au plateau Tornadres, depuis quelques semaines, la nature palpitait, équivoque, angoissante, tout son délicat organisme végétal parcouru d'électricités intermittentes, de signes symboliques d'un grand événement matériels. Les bêtes libres, aux cultures, aux châtaigneraies, se montraient moins vives à fuir les périls quotidiens. Semblaient vouloir se rapprocher de l'hommes, elles erraient parmi les censes. Puis elles prirent un parti extraordinaire, propre à épouvanter : elles émigrèrent, elles s'enfoncèrent aux vals de l'Iaraze. 
          C'était, au début des nuits, dans les pénombres sylvestres et buissonnières, un drame de fauves nerveux quittant leurs retraites, à pas furtifs, avec des pauses, des arrêts, une mélancolie à fuir la terre natale. La sombre et traînante voix des loups alternait avec le grognement sourd des sangliers, les sanglots de la bête ruminante. Partout se glissaient, et généralement vers le Sud-Ouest, des silhouettes cendreuses sur les labours, sous le ciel libre : grands crânes boisés, organismes tapiriens à pattes courtes ; et des bêtes plus menues, carnassières ou herbivores : lièvres, taupes, lapins, renards, écureuils.
          Les batraciens suivirent, les reptiles, les insectes aptères, et il survint une semaine où la pointe sud-ouest fut toute noyée d'une faune inférieure, une vermiculaire, visqueuse populace, depuis la silhouette sautillante des raines jusqu'aux limaces, aux porte-coquille, aux élytres merveilleuses du carabe, aux crustacés inquiétants qui vivent sous la pierre, dans les ténèbres éternelles, jusqu'au ver, à la sangsue, aux larves.
          Bientôt, ne demeura que la bête ailée. Encore, l'oiseau, plein de malaise, comme accroché davantage aux ramures, saluait les crépuscules d'un chant plus bas, souvent quittait le terroir toute une partie du jour. Les corbeaux et les chouettes tenaient de grandes assemblées, les martinets se concertaient comme pour les départs d'automne, les pies s'agitaient et criaient tout le jour.
          L'épouvante mystérieuse s'épandait aux esclaves : les ouailles, la vache, le cheval, le chien même. Pourtant, résignés dans leur confiance de serfs, espérant tout salut de l'Homme, ils restaient encore au plateau Tornadres, hors les chats, enfuis, eux, aux premiers jours, retournant à la vie sauvage.
          Soir par soir, une confuse tristesse, une asphyxie d'âme grandissait chez les propriétaire du domaine de la Cornes, la prescience confuse d'un cataclysme et que pourtant la topographie du Tornadres démentait. Eloigné des pays volcaniques et de l'Océan, insubmersible - à peine quelques ruisselets - de texture compacte, où donc était la menace ? On la sentait pourtant, toute électrique, aux dressements des ramuscules et des brins d'herbes pendant les heures matinales, aux attitudes singulières de la feuille, à des effluves subtils et suffocants, à des phosphorescences inhabituelles, à un tourment de la chair, la nuit, qui faisait se lever les paupières, et condamnait l'être aux insomnies, à l'allure extraordinaire de la bête de labour, souvent roidie, les naseaux ouverts et tremblant,
et qui tournait sa tête vers le Septentrion.

p. 97-99

Suite de Rosny Aîné


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