Joshua Slocum est une légende parmi les navigateurs. C'est lui en effet qui, le premier, effectua un tour du monde en solitaire. Du 24 avril 1895 au 3 juillet 1898, il navigue à bord du Spray et traverse d'abord deux fois l'Atlantique. Il passe ensuite le légendaire cap Horn, traverse le Pacifique, l'océan Indien, et enfin, après le cap de Bonne Espérance, retraverse une dernière fois l'Atlantique. Son exemple inspirera d'innombrables aventuriers et aventurières à partir au fil des océans pour découvrir la magie et le bonheur de la navigation. Laissez-vous donc tenter…

Capitaine Slocum

Navigateur en solitaire,
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Florence Herbulot,
Editions Buchet / Chastel (coll. Babel, n° 140), 1995.

          Vers minuit, la brume retombe plus dense que jamais, une vraie purée de pois. Elle se maintient ainsi pendant de nombreux jours, cependant que le vent force. La mer est très forte, mais mon navire est solide. Pourtant, dans cette brume sinistre, je me sens dériver dans la solitude, insecte perdu sur son fétu de paille au milieu des éléments. J'amarre la barre et mon bateau tient son cap et tandis qu'il poursuit sa route, je dors.
          Pendant ces jours-là, un sentiment de terreur m'envahit. Ma mémoire fonctionne avec une précision étonnante. Mauvais présages, petits riens, choses grandes et petites, merveilleuses ou ordinaires, tout défile dans mon esprit en une suite magique. Des pages entières de son histoire me reviennent, oubliées depuis si longtemps qu'elles semblent appartenir à une existence antérieures. J'entends toutes les voix du passé rire, pleurer, raconter comme je les ai entendues dans bien des coins du monde.
          L'isolement de ma situation s'efface quand le coup de vent est au plus fort et que je me trouve avec mille choses à faire. Avec le beau temps, revient la solitude dont je ne peux me dégager. Je donne souvent de la voix, d'abord pour lancer des ordres de manœuvre, car on m'a dit qu'à ne jamais parler, j'en perdrais l'habitude. Quand le soleil passe au méridien, je lance tout haut « Piquez huit ! » comme on le fait sur tout navire en mer. De la cabine, je crie à l'adresse d'un barreur imaginaire : « Quel cap ? » et encore : « Tient-il la route ? » Mais l'absence de réponse me rappelle plus nettement ma situation. Ma voix sonne creux dans l'air vide et j'abandonne cette habitude. Assez vite, la pensée me revient qu'étant enfant, je chantais ; pourquoi ne pas essayer à présent, où cela ne dérangera personne ? Mon talent musical n'a jamais provoqué l'envie de quiconque, mais en plein Atlantique, pour comprendre ce que cela veut dire, il faudrait que vous m'entendiez. Vous verriez les marsouins sauter lorsque je mets ma voix au diapason des vagues et de la mer et de tout ce qu'il y a dedans. De vieilles tortues avec leurs grands yeux sortent la tête de l'eau quand je chante […]. Mais dans l'ensemble, les marsouins sont beaucoup plus sensibles que les tortues ; ils sautent beaucoup plus haut. Un jour où je fredonne un de mes airs favoris, […] l'un des marsouins sautent plus haut que le beaupré. Si le Spray avait marché un peu plus vite, nous m'aurions embarqué. Les oiseaux de mer volent, timides, autour de nous.

p. 48

          Une nuit où je suis assis dans la cabine, comme envoûté, le profond silence qui m'entoure est soudain rompu par des voix humaines, toutes proches ! Je bondis instantanément sur le pont, stupéfait plus que je ne peux le dire. Juste sous le vent, comme une apparition, c'est un trois-mâts barque blanc qui défile, tout dessus. A son bord, les matelots sont en train de brasser les vergues qui évitent tout juste le mât du sloop au passage. Aucune voix ne s'élève pour nous héler sur le voilier aux ailes blanches, mais j'entends quelqu'un à bord dire qu'il a vu des lumières à bord du sloop et que ce doit être un bateau de pêche. Cette nuit-là, je reste longtemps assis sur le pont, éclairé par les étoiles à penser aux navires et à regarder le mouvement des constellations.

p. 76

Suite de Slocum

...Les autres voyageurs...
Ella Maillart   Nicolas Bouvier   Jacques Lacarrière   
Jean-Claude Bourlès   Véronique Choppinet   André Mabille
Joshua Slocum   Cilette Ofaire   Aurores boréales
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