A l'entrée de la baie de Fortescue, Terre de Feu

          Je suis fou de joie à la pensée de rentrer dans le détroit de Magellan et de regagner le Pacifique par cette voie, car la côte de la Terre de Feu est plus que mauvaise. Par ici les vagues sont hautes comme des montagnes. […] Poussé par la plus petite voile que je puisse établir, le Spray fonce vers la terre comme un cheval de course et j'ai grand plaisir à le barrer de manière qu'il franchisse les crêtes sans trébucher. Plus question de quitter la barre, et j'essaie d'en tirer le meilleur.
          La nuit tombe avant que le bateau n'atteigne la terre; et nous laisse continuer à tâtons dans des ténèbres noires comme poix. Avant peu, j'aperçois des brisants devant. Je vire de bord et mets cap au large. Mais pour être immédiatement alarmé par le fracas terrifiant d'autres brisants, devant moi et par l'avant sous le vent. J'en suis stupéfait, car il ne devrait pas y avoir de péril là où je crois me trouver. Je m'écarte un bon moment, puis je vire lof pour lof, mais trouvant aussi des récifs par là, je remets cap au large. C'est ainsi que je passe la nuit au milieu des dangers. Les violents grains de grêle et de neige fondue m'entaillent la peau, j'ai la figure ensanglantée, mais quelle importance ? Le jour est là et le Spray se trouve au milieu de la Milky Way, cette voie lactée de la mer située au nord-ouest  du cap  Horn  : ce  sont les crêtes  blanches d'une houle  énorme déferlant  sur les roches noyées qui ont menacés de m'engloutir toute la nuit. Ce que j'ai vu et vers lequel j'ai fait route, c'est l'île Fury, et quel panorama m'entoure à présent ! Ce n'est pas le moment de se plaindre d'avoir des écorchures. Que faire, sinon me glisser entre les déferlantes pour y trouver mon chemin, présent qu'il fait clair ? La bateau a su échapper aux roches toute la nuit, il saura bien trouver son chemin à la lumière du jour. Ce qui vient de m'arriver est la plus grande de mes aventures de mer. Dieu seul sait comment mon bateau s'en est tiré.

p. 116-117

Le cap Horn

          Si les alizés sont tardifs, quand enfin ils se manifestent, c'est avec violence pour rattraper le temps perdu ; et le Spray portant dans sa voile tantôt un ris, tantôt deux, fuit devant le temps pendant plusieurs jour un os entre les dents, droit vers les Marquises, plein ouest, qu'il atteint le quarante-troisième jour, mais sans s'y arrêter. Je suis fort occupé pendant toutes ces journées, mais pas à barrer ; aucun homme à mon avis ne saurait demeurer debout ou assis à la barre tout autour du monde. Je fais mieux que cela : je lis mes livres, répare mes vêtements ou prépare mes repas et les savoure en paix. J'ai déjà constaté qu'il n'est pas bon de rester seul, je me trouve donc des compagnons dans tout ce qui m'entoure, parfois l'univers même, et parfois mon insignifiante personne. Mais les livres sont toujours mes amis quand tout le reste manque. Rien ne peut être plus facile ou plus reposant que ce voyage dans les alizés.
          Jour après jour, je navigue vent portant, marquant la position de mon bateau avec précision ; mais je le fais plus par intuition, semble-t-il que par calcul serviles. Pendant un mois entier le bateau tient son cap sans en bouger ; je n'allumerai même pas durant tout ce temps la moindre lampe d'habitacle. Chaque nuit, je vois la Croix du Sud par le travers. Chaque matin, le soleil se lève derrière moi et chaque soir, il se couche devant moi. Je ne souhaite pas d'autre compas pour me guides, car ceux-là sont sans défaut. Si je doute de mon estime après une longue période en mer, il me suffit, pour la vérifier, de lire l'immense horloge construite là-haut par le Grand Architecte, et je constate qu'elle est juste.

p.155-156

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