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Le corps voisé, petite suite eucharistique
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À un point donné de leur tracé, les esquisses que voici croisent les symboles de l'eucharistie. Y a-t-il au commencement, avant tout le reste, des gestes et des paroles élémentaires -- prendre, bénir, rompre et donner --, aussi élémentaires que les gestes et les paroles des amants lorsqu'ils se donnent dans la nuit? (...) L'eucharistie est le théâtre de nos libertés: elle est, aussi, celui de nos sens. Dans ce qu'Ignace de Loyola appellerait une application des sens, j'ai appris à détailler cette scène comme la plus intime de ma vie. (...)
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YHWH met à nu, sous les yeux de toutes nations, son bras de sainteté. (Is 52,10)
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Recevoir l'ample sur soi et pourtant justaucorps. Émergeant, tête et poings, de l'étroite et large housse, naître à neuf dans la mise de l'autre. La blouse de lin sur le soi élimé, retrouver une simple venue. Débattre les plis de l'un, de l'autre, et faire, debout, des gestes ouverts, et plus grands que nature.
Être ainsi dénudé, et la face, et les paumes et les bras, dans l'immense nef humaine. Accolé à celui qu'on dépouilla de tout -- "ceci, mon corps" --, qui délaissa la mort, le linge et le suaire pour surgir à nouveau -- et nous venir en face.
Être vêtu et être nu.
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Ton nom est un parfum raffiné. (Ct 1,3)
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Elle ne saurait être muette de senteurs, dépouillée d'aromates, asséchée en ses baumes: elle démentirait son essentielle prophétie. Le parfum ajouré d'une peau -- nous marchons plus allègres, voyageurs aux lointains, voyageurs à l'intime. La note, herborée, du drap que l'on déplie -- nos corps d'enfance et puis de gloire se donnent rendez-vous sur la colline. Et les amants, respirant ébahis leurs âmes conjuguées dans les onctions qu'ils se prodiguent... En toute eucharistie, qu'un flacon soit brisé, qu'un parfum remplisse la maison. Ferions-nous moins que Marie de Béthanie? Et que ces femmes myrrophores, retournées dans la joie par le baume et l'oint de Dieu?
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Ne pouvoir, parfois, détacher mon regard de ces linges sans gloire que leur blancheur, sur la nappe immaculée, devrait faire oublier. Alors qu'alentour le drame liturgique -- gestes et paroles -- emporte l'attention, je n'ai d'yeux que pour ces pièces oubliées. Se froissant sous les mains appliquées, se maculant d'humeurs corporelles, s'humectant à la coupe et aux lèvres, s'auréolant d'essences sanguines, elles inventent le suaire, ressuscitent le linceul dans mes sens intrigués. Sur la pierre abrasée, voici l'étoffe où se mouilla le cri, le voile où s'embua le psaume, la robe où s'imprima le corps. Dans les plis et la mouillure, un prodigieux échange; dans les larmes et puis l'onction, une promesse tenue. Comment croire que l'effusion de vie se produise dans le sec, l'immaculé (que dire de la sécheresse, de l'évidence des concepts)? Comment s'imaginer que la vie se donne sans froissements ni secrètes onctions? À ma garde étonnée se confie le drap neuf -- épousé de nuit, le linge nu -- irrigué de sève, la toile pascale -- infusée d'esprit. Dieu, au pli du soi, secrète ainsi la joie.
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Jésus a fait encore bien d'autres choses: si on les écrivait une à une, le monde entier ne pourrait, je pense, contenir les livres qu'on écrirait. (Jn 21,25)
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Nous serons donc le livre où Dieu écrit des signes, l'ardoise et la tablette d'un alphabet de craie, le lin ou le coton qu'effleure son pinceau. En jambages serrés, en longs enjambements, Dieu refait les lettres canoniques, grecques, hébraïques, allonge les finales, rédige après coup des surcroîts d'évangiles. Sur nos fronts incrédules et nos tempes croyantes, sur nos joues d'enfance et nos torses nubiles: l'unique mot de paix écrit comme à l'encre de Chine, l'unique mot de paix recopié à l'envi, la paix en toutes lettres, incisées à l'intime sur les paumes, le côté, de son Christ tatoué.
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N'avoir que son corps à donner
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Lorsque chaque mot prononcé, avec l'énergie qu'il réclamait, eut pour effet de le porter plus près de sa mort, mon père, trop faible pour parler encore, mais résolu à tout dire, ouvrit doucement les bras, aussi grand qu'il le put, et perdit connaissance.
Il vient, pour chacun, le moment où ce geste est l'ultime. Extrême pauvreté de celui qui n'a que son corps à donner, fabuleuse richesse de celui qui s'y donne, s'offrant sans retour à de nouveaux communiants. Depuis ce jour, cette heure, l'étonnement de nous voir, jeunes et résolus, faire dans le torse, les bras, les mains du Christ eucharistique, le geste qui scellera nos vies.
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