Thomas Tranströmer


Thomas Tranströmer est un poète suédois né en 1931. Sa poésie se nourrit des choses quotidiennes et ne craint pas d'évoquer des objets techniques réputés aussi peu poétiques que les ascenseurs, les téléphones ou les autocars... Mais il se laisse aussi inspirer par les scintillements naturels (ce que je préfère, personnellement) ce qui donne à l'ensemble de ses textes une grande diversité, voire une certaine dispersion. Et puis il y a quelques purs bijoux, tel un des textes ci-dessous sur la mort qui vient prendre nos mesures...


Baltiques, Oeuvres complêtes 1954-2004,
Traduit du suédois par Jacques Outin. Ed. Gallimard, 2004.


Tempête du nord. C'est alors que les grappes
de sorbe mûrissent. Eveillé, dans le noir, on entend
les constellations piaffer dans leurs stalles
bien au-dessus des arbres.

Tempête, p. 27.



Les géants affaiblis sont si enchevêtrés
que rien ne parvient à tomber.
Le bouleau brisé pourrit là,
au garde-à-vous, comme un dogme.

Je remonte du fond de la forêt.
La lumière renaît entre les troncs
La pluie s'abat sur mes toitures.
Je suis la gouttière des impressions.

L'air s'adoucit à l'orée du bois -
De grans sapins, détournés et obscurs,
dont le mufle s'est enfoui dans l'humus de la terre,
lapent l'ombre de la pluie.

Dans la forêt, p. 87.




Là-bas sur le terrain vague, non loin des immeubles,
il y a depuis des mois déjà un journal oublié, truffé d'événements.
Il viellit durant les nuits et les jours de soleil et de pluie
en passe de se muer en plante, en chou pommé, de s'unir à la terre.
Comme un souvenir qui peu à peu en nous se transforme.

A propos de l'histoire V, p. 128.




Il arrive au milieu de la vie que la mort vienne
prendre nos mesures. Cette visite
s'oublie et la vie continue. Mais le costume
se coud à notre insu.

Sombres cartes postales II, p. 256.





Une lumière blême
jaillit de mes habits.
Solstice d'hiver.
Des tambourins de glaces cliquetantes.
Je ferme les yeux.
Il y a un monde muet
il y a une fissure
où les morts passent la frontière
en cachette.

Au milieu de l'hiver, p. 327.





Derrière le verre du terrarium
des reptiles
étrangement inertes.

Une femme accroche son linge
dans le silence.
La mort est à l'abri du vent.

Mon âme glisse
dans les profondeurs du sol
aussi paisible qu'une comète.

Le rocher aux aigles, p. 333.





Un matin de juin, alors qu'il est trop tôt
pour s'éveiller et trop tard pour se rendormir.

Je dois sortir dans la verdure saturée
de souvenirs, et il me suivent des yeux.

Ils restent invisibles, ils se fondent
dans l'ensemble, parfaits caméléons.

Ils sont si près que j'entends leur haleine,
bien que le chant des oiseaux soit assourdissant.

Les souvenirs m'observent, p. 245.



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