Henri Vincenot est réputé comme l'infatigable conteur de la Bourgogne.
Sa truculence jamais en défaut, une tendre nostalgie pour la simplicité des rapports humains de jadis, la franchise de l'expression et, par dessus tout, une poésie de l'authenticité épanouie et chaleureuse.
Mes préférences vont incontestablement à « La billebaude », « Le pape des escargots », « Le maître des abeilles ». Rien que les titres sont déjà une invitation à la rêverie...

La billebaude,
Editions Denoël (coll. Folio, n°1370), 1978.

La bicyclette ! l'engin le plus merveilleux qui ait jamais été inventé par l'homme ! Avec elle je pouvais faire l'aller et le retour en quatre heures seulement.
Je fis le premier voyage à la fin d'avril et je la revis. Je déboulai dans son village sans crier gare, par un beau jour de printemps, comme dans les livres, et sans tambour ni trompette.
Me croira qui voudra, elle m'attendait.
Elle me le dit aussitôt que je m'arrêtai devant sa fenêtre. J'en fus émerveillé. Je ne l'avais pas prévenue, personne ne lui avait soufflé mot et la première phrase qu'elle prononça fut pourtant, j'en donne ma parole :
- Je vous attendais !
Elle accrut encore mon émerveillement en ajoutant :
- Je savais que vous deviez venir !
Et moi, je savais qu'elle savait, bien sûr !
- Et comment aviez-vous deviné ça ? ne pus-je m'empêcher de lui demander, pour me donner contenance.
Elle devint toute rouge et balbutia :
- Une idée comme ça !
Ainsi commençait le prodigieux dialogue, le dialogue d'amour, qui paraît si ridicule aux autres, mais dont chaque phrase, chaque mot, chaque souffle a un sens profond qui cous entre dans le corps et semble se mélanger avec votre sang. Véritable coït verbal où  le seul son de la voix, et de cette voix là seulement commande l'orgasme.

p. 415-416

Le maître des abeilles,
Editions Denoël (coll. Folio, n°2096), 1987.

          Et c'est alors que la chose se produisit. Loulou s'était éloigné d'eux. Il venait de traverser d'épais halliers lorsqu'il buta sur un mur de pierres sèches derrière un taillis de cornouillers qui passaient fleur. Il le suivit, trouva une brèche et aperçut, au milieu d'un bourrelet de ronces, un terrain de terre labourée d'où émergeait, encore valide, une grande et vieille maison de pierre grise. Et au milieu de ce labour : une fille.
           Des filles comme celle-là, il n'en avait jamais vu. Elle piochait, brisait vaillamment les mottes. Ses cheveux, qui s'échappaient d'un mouchoir noué à la biscancorne, étaient de la couleur de la belle terre qu'elle remuait ; ils volaient à chaque coup de pioche et lui faisaient comme une auréole mouvante. Ses bras - Ah, ses bras ! - nus jusqu'à l'épaule étaient dorés, ronds et lisses ; on n'y lisait aucun muscle, pas plus que sur ses jambes, bien campées dans le sol. Il la regarda un instant, saisi par une immobilité étrange, comme en catalepsie.
          Tout à coup, elle se releva et elle le regarda. Ils étaient à trente mètres l'un de l'autre. Il sortait à peine de la stupeur de son vice, mais cela le réveilla tout à fait. Elle essuya d'un revers de bras la sueur de son front, lui sourit un peu, puis fut comme prise de honte et baissa vivement les yeux.
           Non, il n'avait jamais vu ça. C'était tout autre chose  que les viragos de la faculté ou les figures de carnaval de la rue parisienne. Il se surprit à dire bonjour. Un mot qu'il n'avait  pas prononcé depuis peut-être trois ans. Elle lui répondit, et sa voix réveilla dans son cœur des souvenirs de plusieurs millénaires. Il enjamba la brèche, s'approcha et se présenta.

p.55-56

Suite d'Henri Vincenot


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