Voilà encore une découverte.
Une écrivaine aristocratique de la fin du 19ème siècle. Elle offre un curieux mélange d'inconscience bourgeoise et de simple joie de vivre, témoin d'une époque sans doute révolue : celle  où la femme, vivant des rentes de son mari, n'avait d'autre occupation que de superviser les domestiques, et ici, plus précisément, une armée de jardiniers pour satisfaire sa passion des plantes.

L'été solitaire
Traduit de l'anglais par François Dupuigrenet Desroussilles,
Edition Salvy (coll. 10/18 domaine étranger, n°2827), 1991.

          Hier matin je me suis levée à trois heures, et j'ai réveillé mille échos en traversant les couloirs et les pièces obscures. J'ai ouvert en tremblant la porte de la véranda. Un monde merveilleux et inconnu s'est ouvert à moi. Pendant plusieurs minutes, je suis restée sur les marches sans pouvoir faire un pas, comme effrayée par le pureté de la nature lorsqu'ont disparu péché et laideur. Il ne reste plus que la beauté même. La lune brillait dans un ciel gris-bleu, dépourvu de nuages. Les fleurs étaient bien réveillées, saturant l'air de leur parfum. Un rossignol installé sur une branche de charme, tout près de moi, saluait bruyamment le lever du soleil. Je voyais en face de moi le cadran solaire, les rosiers, les pensées que j'avais laissé tomber la veille au soir et qui gisaient encore au milieu de l'allée. Tout avait l'air étrange, déroutant, avec quelque chose de sacré - comme si Dieu lui-même venait se promener dans le frais du matin.
          J'ai descendu l'allée qui mène au ruisseau, me frottant aux aconits lourds de rosée, aux pieds-d'alouette, qui dressaient leurs dards célestes, et les immenses coquelicots qui semblaient gouttes de sang parmi le gris, le bleu et le blanc nacré du jour innocent et nouveau. Sur la rive du ruisseau, du côté du jardin, s'étend une rangée de bouleaux argentés. De l'autre côté, un champ de seigle déploie ses ondulations poudreuses jusqu'à la partie du ciel qui brille déjà d'un éclat solennel. Je me suis assise sur le tronc noueux d'un bouleau à demi abattu, les pieds dans l'herbe longue, mes pantoufles trempées de rosée, et j'ai attendu. A travers les arbres, je pouvais voir la maison aux volets et aux rideaux bien clos, dont les habitants ne pouvaient se douter, pas plus que je ne l'avais fait jour après jour, de la beauté vivante de cette heure. Juste derrière moi s'achevait la plate-bande de pieds-d'alouette et de delphinelles. Tournant la tête pour regarder un chat qui passait à la dérobée, j'ai frotté mon visage contre une branche basse gorgée de rosée - ce fut ma toilette du matin. Tout était merveilleusement calme. Le rossignol perché dans le charme semblait le maître du monde ; pour moi, je contemplais sans bouger cette lumière qui rougeoyait à l'est. Le calme et la beauté de ce matin paraissaient d'autant plus merveilleux que nous associons le jour au bruit des voix, au va-et-vient pressé des passants, à la monotonie du travail qui procure la nourriture nécessaire à notre survie, et aux repas qui permettent de reprendre le travail qui procurera la nourriture... Là, le monde avait les yeux grands ouverts, mais n'appartenait qu'à moi. J'étais seule à respirer l'air pur, les parfums entêtants, à entendre le rossignol, à me réchauffer au soleil. Pas un mot de déplacé, pas une manifestation d'égoïsme, rien qui ternisse la pureté miraculeuse de l'univers que Dieu nous a donné. Si l'on croyait aux anges, il faudrait aussi croire qu'ils nous aiment surtout quand nous sommes endormis et ne pouvons nous faire du mal. Quel soulagement de penser que toutes les vingt-quatre heures nous sommes trop las pour nous montrer désagréables. Derrière les portes closes les lumières sont éteintes, les mauvaises langues au repos. Persécutés, persécuteurs, heureux ou malheureux, maîtres, esclaves, accusés ou juges, nous redevenons tous des enfants sans défense, recrus de fatigue et silencieux. C'est l'heure du pardon. Oui, le sommeil est béni qui nous redonne notre première innocence. N'avons-nous pas que de bons instincts quand nous nous réveillons ? Dans nos moments les plus difficiles, n'avons-nous pas alors des pensées heureuses ? Ayant rêvé de bonheur, nous nous réveillons en souriant et continuons de sourire un long moment sans reconnaître nos chagrins encore.
          Il n'y avait pas un nuage au ciel, et soudain le soleil apparut au-dessus du seigle, énorme boule rougeoyante qui fit blondir le champ jusqu'alors uniformément gris. De longues ombres s'allongèrent à travers l'herbe, et les fleurs mouillées de rosée se mirent à briller comme des diamants. Eperdue de bonheur, je contemplais ce spectacle en imaginant mille félicités quand la certitude de la douleur, de la souffrance et de la mort s'abattit comme un rideau noir entre moi et le beauté du matin. La pensée de la terrible solitude dans laquelle nous vivons et mourons m'avait envahie. Il nous faut tout notre courage pour l'affronter. Souvent, il m'arrive de pleurer en songeant à notre isolement, et aux efforts pathétiques que nous déployons pour trouver le réconfort. Quelle patience infinie nous mettons à bâtir des théories qui, par gros temps, doivent servir d'arche et de refuge à nos âmes tremblantes et nues ! Comme ces chefs-d'œuvre d'ingéniosité sont fragiles ! Presque toujours ils s'effondrent comme châteaux de cartes dès que le vent se lève.
          Je me suis levée, et ai détourné mon visage de l'indifférente, de l'insupportable clarté. Des milliers de petits soleils dansaient devant mes yeux tandis que je longeais le ruisseau jusqu'au banc, sous le chêne de mon jardin de printemps. J'y suis restée assise un long moment, contemplant le jour nouveau, le respirant à pleins poumons, bien décidée, cette fois, à m'abandonner sans réserve au sentiment du bonheur. L'air était rempli du parfum des herbes fraîchement coupées, que l'on avait rassemblées, la veille au soir, en petits tas couverts de rosée qui luisaient au soleil. Tout près, les coquelicots éclataient déjà de couleur, paraissant opposer leur feu à celui du soleil. J'ai traversé la prairie détrempée pour aller m'allonger dans le hamac sous le hêtre, tentant de me balancer au rythme du chant du rossignol. Puis j'ai contourné la glacière pour voir à quoi ressemblait à cette heure le coin où je lis Goethe, avant de descendre jusqu'au bois de sapins au pied du jardin. La lumière filtrait à travers les pousses vertes. Partout le même mystère, la même solitude, le même enchantement. Peu avant quatre heures, je me suis dirigée vers la maison pour éviter de rencontrer les jardiniers. Je ne tenais pas à ce qu'on fasse des gorges chaudes de mon escapade, encore moins à ce qu'on commente mon accoutrement. Aussi ai-je vite, vite, cueilli un bouquet de roses et me suis-je empressée de rentrer. A peine avais-je tout doucement refermé la porte, de crainte d'être prise pour un voleur, que le premier porteur d'eau de la journée faisait tourner sa voiture au coin de l'allée. J'ai regagné ma chambre à pas de loup, et quand, à huit heures, je me suis de nouveau éveillée, seules les roses sur la table de nuit montraient que je n'avais pas rêvé.
          Jamais je n'oublierai cet instant, précieux et délicat, pendant lequel j'ai eu le sentiment de prendre le monde par surprise, de le voir tel qu'il est lorsqu'il ne se tient pas sur ses gardes - comme si j'étais parvenue tout près de la vérité des choses...

p. 54-57.



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