Née en 1905 à Philadelphie et décédée en 1998, Mildred Walker a écrit neuf de ses romans lors de son séjour dans le Montana. J'ai l'impression que beaucoup d'entre eux ne sont pas disponibles en français. Celui dont je vous présente des extraits explore de manière fine et sensible les rapports d'une jeune fille avec ses parents, avec en arrière-fond les paysages des plaines de l'Ouest et le métier âpre d'agriculteur. Une belle écriture - oserais-je dire féminine ? - en un contrepoint saisissant des écrivains du Montana - un peu trop masculins ? - tel Thomas McGuane ou Rick Bass, également présents sur ce site.

Blé d'hiver,
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Marie-Madeleine Fayet,
Ed. Stock (coll. 10/18, n° 3091), 1947.

          Jusqu'à la fenaison, je travaillai dans le jardin. Une fois par semaine, j'allais à la rivière remplir d'eau notre grande cuve. C'était presqu'une joie d'attacher la lance et d'arroser la glaise déssêchée. L'eau coulait sur la surface durcie, cheminait dans les rigoles, formant comme sur une carte des péninsules et des îles. Quand le sol était humide, je me sentais plus à l'aise, détendue.
          Lorsque j'étais enfant, j'aimais courir dans la boue noire. En été, le sol était toujours si dur ! Les routes qui avaient été des blocs de boue se transformaient en poussière : une poussière qui vous collait à la gorge, vous bouchait le nez, rendait vos cheveux plats, et ternes. Les corps des hommes et des animaux deviendront poussière : elle fait partie de la mort. Mais la boue est élastique et souple, il y a de la vie en elle.
          Je me rappelle, au printemps, être revenue un soir de l'école avec Jude Bailey et avoir aperçu Mom près de la palissade. Nous avions couru vers elle à travers champs. En arrivant, je vis que Mom était pieds nus. Elle avait laissé ses chaussures près de la barrière. Cela ne m'aurait pas frappée si je n'avais pas vu Judy regarder les pieds de Mom. Je devinai ce qui se passait dans sa sotte petite tête bouffie.
          Judy et moi avions marché sur les chaumes pour préserver nos souliers de la boue. Mom marchait dans une terre si détrempée qu'elle s'infiltrait entre ses orteils.
          - Cela ne vous fait pas de mal de marcher pieds nus, madame Web ? demanda Judy.
          - Pas sur la terre molle, dit Mom.
          Je pensai à ce que Judy chuchoterait méchamment aux filles de l'école.
          - Allons, petites filles, continua Mom en riant, enlevez vos souliers et vos bas, et courrez nu-pieds jusqu'à la maison. C'est très agréable.
          - Non, merci, dit Judy, la bouche pincée. Je suis pressée de rentrer chez moi.
          Quand elle fut partie, je marchai nu-pieds avec Mom... Non parce que j'en avais envie, mais par une sorte de loyauté. Nous regardions les empreintes que nous laissions dans la boue : les miennes étaient plus courtes que celles de Mom, et plus étroites.
          - Ne sens-tu pas un ressort dans la plante de tes pieds ? dit Mom. Tu le sens ?
          Et je le sentis. Mom se moqua de moi :
          - Dépêchons-nous de rentrer et lavons-nous avant l'arrivée de Dad. Il n'aime pas me voir pieds nus.
          Elle lava les siens et enfila les lourds souliers d'homme qu'elle mettait pour travailler aux champs. Mes pieds, dans leurs grosses bottines à lacets gardaient leur élasticité.
          - Ils ont envie de danser, dis-je.
          Mom rit.
          - C'est très vrai, Yolochka moya.
p. 132-133

Paysage du Montana

          Puis quelque chose arriva à la musique. Elle fut différente, avec un balancement et un élan. Je pouvais la sentir, maintenant. Je regardai Gil. Je voulais lui dire que je savais ce qu'il éprouvait. La musique m'était aussi familière que si je l'avais déjà entendue. Je regardai le programme mais les noms ne me disait rien. Brusquement, je me retrouvai à un concert, à Clark City, au début d'un printemps. Je devais avoir neuf ans. Mom lut l'annonce de ce concert et voulut y aller. Je m'en souviens parce que c'était si étrange de la part de Mom. Je me rappelle Dad disant :
          - Bon, si tu y tiens ! mais cela me semble beaucoup d'argent pour quelques grincements de violons.
          Je me rappelle qu'il y avait beaucoup de noms polonais et russes au programme.
          Nous eûmes de bons fauteuils de balcon. Je regardais les rideaux, attendant qu'on les ouvrit. Quand ils s'écartèrent, ce fut pour découvrir une scène vide et un piano noir luisant. Puis un homme en habit se présenta et les gens applaudirent. L'homme qui le suivait s'assit au piano. Quand le silence se fut rétabli, l'homme en habit leva son violon, le plaça sous le menton et commença. Je fus désappointée. J'avais espéré quelque chose de plus. Une fois, je regardai Mom et ses yeux ressemblaient à un grand barril d'eau dans lequel, lorsque vous vous penchez la nuit, vous voyez luire les étoiles. Il y avait des notes très hautes, si douces que vous pouviez presque les goûter, d'autres plus basses qui vous donnaient une impresion de chaleur et de réconfort ; et quelquefois la musique était endiablée et vous donnait envie de danser. Je regardai Dad et il me répondit par son clin d'oeil des bons jours. Je regardai Mom qui avait tant voulu que nous soyons là tous les trois. Elle était penchée en avant. Son visage, exposé aux lumières de la scène, semblait allumé aussi. Ses mains croisées se crispaient. Je me hasardai à la toucher, mais elle ne s'en aperçut pas. Elle nous avait oubliés, Dad et moi.
          - Eh bien, en as-tu eu pour ton argent, Anna ? demanda Dad dans l'auto ?
          Beaucoup plus que pour mon argent, Ben.
          Dad nous acheta des pâtés et ce fut une vrai fête.
          Aussitôt rentrée, Mom alla protéger du froid ses tomates. Je l'entendis chanter ; non pas fredonner comme elle le faisait quelquefois en travaillant, mais chanter à pleine voix. Les paroles étaient russes mais elles ne semblaient ni dures ni étrangères. La nuit ou la musique leur donnait un sens plus profond que que les mots n'avaient sans doute par eux-mêmes. Brusquement, je compris ce que Mom avait éprouvé là-bas, si loin de Dad et moi. La musique me prit toute entière comme si elle avait été en suspend dans l'air tout le temps, comme si je l'avais déjà entendue. Je traversai le jardin encourant.
          - Mom ! criai-je, haletante, en saisissant le revers de son manteau. Mom, la musique, c'est la Russie, voilà ce qu'elle est.
          Mom posa sa main sur ma tête et je sentis la boue froide et l'odeur âcre des plants de tomates sur ses doigts.
          - Solnieshko moyo, voilà ce que c'est. Cours maintenant, tu vas prendre froid.
          Mais je m'assis une minute sur la barrière, savourant le pouvoir de compréhension qui était en moi. C'était comme un miracle. Solnieshko moyo... je savais que cela signifiait « mon rayon de soleil », mais j'en savais tellement plus.
p. 73-74

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