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Pourquoi un livre donne-t-il parfois un tel bonheur ? Bien malin qui peut répondre,
mais une chose est sûre, le roman de Wei-Wei, qui porte bien son nom "La couleur du
bonheur", est un de ceux-là ! Récit parallèle de deux époques qui se rejoignent dans
la narratrice, ce livre traduit le mouvement et l'équilibre sans cesse compromis et
retrouvé de la vie à travers un tableau de la quotidienneté chinoise. J'ai choisi
pour extrait quelques descriptions où se manifeste
la multiplicité colorée de nos sensations. Ainsi qu'une non-définition du bonheur...
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La couleur du bonheur,
Ed. Denoël (coll. l'aube poche, n°67), 1996. |
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Qu'est ce que le bonheur, tu me le demandes ? Je ne sais pas. Je
ne me suis jamais posé la question. Mais une chose est sûre : je l'ai connu. Ou plus exactement, j'ai
vécu des moments de bonheur. Pour moi, le bonheur n'est pas quelque chose d'abstrait, mais l'accumulation
des moments heureux que la vie m'a réservés et me réservera, inombrables. La question, c'est de
savoir les saisir à la volée, les vivre pleinement. Quand j'ai revu ton grand-père Jing-Ming, j'ai
été heureuse; quand j'ai su que j'étais enceinte, j'ai été heureuse; quand je savourais les nouilles
au riz de tante Liu, j'étais heureuse; quand ta maman est née, j'ai été heureuse; quand j'ai aperçu
ses premières dents, j'ai été heureuse; quand je la voyais grande, belle et gaie, j'étais heureuse;
quand j'ai préparé le repas de noces le jour de son mariage, j'ai été heureuse; quand j'écoutais
l'opéra Gui, j'étais heureuse; quand je trouvais une jolie phrase dans ma leecture, j'étais
heureuse; quand je rentrais à la maison après une journée de travail, j'étais heureuse; quand je
suis entré dans un cinéma pour la première fois, j'ai été heureuse; quand j'ai appris la naissance
de Ming-Ming, j'ai été heureuse; quand j'ai embrassé tes petites joues roses de bébé, j'ai été heureuse;
quand tu as ramené ton père à la maison, j'ai été heureuse; quand ton rêve d'être médecin est devenu
réalité, j'ai été heureuse; quand nous nous promenions sur ce sentier au bord du lac et dans le
jardin des Plantes Médicinales, j'étais heureuse; quand on a enfin eu des nouvelles de ton frère,
j'ai été heureuse; quand j'ai reçu la lettre de ton grand-père, j'ai été heureuse... Ce sont ces
moments lumineux et bien d'autres, parfois très bref, mais toujours aussi réels, aussi palpables et
aussi essentiels que le sel et le riz, qui ont adouci les coups durs du destin et qui m'ont fait
sentir que, malgré tout, la vie vaut la peine de vivre... p. 342.
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Quand on entrait dans la pharmacie de mes beaux-parents, on
était tout de suite saisi par une odeur très spéciale, unmélange insolite d'arômes différents, de
feuilles, tiges, fleurs, racines, fruits et noyaux. Ces herbes et ces plantes, tu sais, on les avait
cueillies à la campagne, au fond des vallées, au sommet ou aux pieds des montagnes, à l'ombre des
arbres centenaires dans la forêt, au bord des ruisseaux qui jaillissent des entrailles de la terre,
le long des rivières d'eau verte, jaune ou rouge... On les avait découpées en tronçons, tranches,
lamelles, lanières ou petits dés puis séchées au grand soleil, au feu doux du charbon de bois, ou à
l'ombre; on les avait parfois concassées dans un mortier de pierre ou de bois dur, ou encore de
bronze, parfois moulues en fine poudre, passées au tamis et mélangées avec du miel pour fabriquer
des boulettes de cires noires enrobées de cire blanche, parfois macérées dans l'alcool avec des
serpents venimeux ou avec des morceaux d'os de tigre ou bien encore avec de gros lézards des montagnes
pour soigner toutes sortes de maladies courantes ou bizarres... C'était ça, tu imagines, qui avait
été rangé là, dans d'innombrables petits tiroirs qui couvraient entièrement les murs de la boutique.
Il n'y avait pas de fenêtre mais une très grande porte qui laissait entrer la lumière du jour et les
clients. Lorsqu'il pleuvait et qu'on y voyait mal, on allumait une grosse lampe à huile. Sur le
comptoir, il y avait toujours une petite balance romaine en bronze, un gros boulier en bois verni
rouge sombre, une pile de feuilles de papier découpées en carré, une paire de ciseaux et une boule de
ficelle de chanvre pour faire les paquets. Une porte étroite au fond de la salle donnait sur une
petite cour dallée rectangulaire où l'on faisait sécher le linge sur deux longues cannes de bambou
suspendues en parallèles, où en été, après le coucher du soleil, on prenait le dîner autour d'une
table de pierre, à côté d'un grenadier planté dans un énorme pot de terre cuite. Près de la porte de
la cuisine, au fond de la cour se dressaient deux jarres immenses dans lesquelles on réservait de
l'eau pour la cuisine et la toilette. N'ayant de puits ni dans la cour, ni aux environs de la maison,
on puisait de l'eau à cinq cents pas dans le Qing-Sui, fleuve Limpide, dont l'eau gorgée de terre
n'était jamais claire.
p. 74-75.
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La place du marché derrière le vieux banian n'était en réalité
qu'une impasse entre une boutique de légumes d'État, une boucherie d'État, une épicerie
d'État, une échoppe de boulette de riz, des bazars et quelques maisons d'habitation. Avant,
c'était un lieu animé, grouillant du matin au soir de marchands de quatre-saisons et de paysans de
la banlieue, debouts, accroupis ou assis sur un escabeau, une brique ou une simple toile de sac
étallée à même le sol dans la poussière jaune, derrière leurs cages de bambou dans lesquelles
s'entassaient des poulets, des canards ou des oies, leurs seaux de bois lourds de pousses de bambou
marinées, leurs grands paniers remplis selon les saisons. On y trouvait, outre une grande variété de
choux verts, des racines de lotus beige rosé, des gerbes de fleurs de citrouille dorées qu'on mangeait
farcies ou cuites dans l'eau, des courges duveteuses qui pesaient plus de cinq kilos, des tubercules
de colocases couvertes de poils marron, des haricots verts fins et longs de plus de deux pieds, des
pastèques ovales sans graines, des prunes rouge sombre acides à faire frémir, des pamplemousses en
forme de poire, des jaques à la peau épaisse hérissées de grosses dents, des litchis pourpres, des
mangues jaunes, des longans bruns clairs, des goyaves vert pâle... Quand Mei-Li y venait faire ses
courses, Fan-Fan aimait bien l'accompagner, heureuse de se balader entre les cages et les panirs,
en écoutant les gens s'interpeler, discuter ou se quereller, repirant la fraîcheur des légumes qu'on
avaient cueillis le matin même et le parfum des fruits qui avaient mûris au grand soleil. Mais son
plus grand plaisir était de regarder sa grand-mère marchander : le plus souvent, celle-ci s'approchait
sans hâte d'un étal, examinait des marchandises avec l'air d'un connaisseur raffiné, regrettait que
la qualité ne fut pas satisfaisante, demandait quand même le prix, puis déclarait que c'était vraiment
trop cher, faisait semblant de partir, se retournait pourtant lorsque le marchand offrait une réduction
intéressante, choisissait longuement, se moquait gentiment lorsque le marchand tentait de tricher
sur le poids, payait seulement après avoir glissé ses achats sous l'anse de son panier, s'éloignait
en promettant de revenir la prochaine fois... Mais maintenant, ces marchands et ces paysans avaient
disparus. Et avec eux ce bourdonnement de la vie. Seules les boutiques d'État restaient
ouvertes, misérables, offrant moins de marchandises que de citations de Mao écrites en gros caractères
rouges sur leurs murs blanchis à la chaux et destinées à remplir les cerveaux, mais non les ventres.
p. 84-85.
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Déjà ils atteignaient le pied du premier arbre. Ils s'arrêtèrent
à bout de souffle. Calme étrange. Pas d'aboiements de Tigre-Noir. Pas d'appels rauques du vieux
gardien. Pas de jaccassements des habitués des lieux qui venaient tous les ans s'y rassasier. Les
enfants se regardèrent un instant, intrigués par le silence total qui régnait dans le verger. - Qu'attendons-nous alors ? dit enfin Ming-Ming en balayant l'air du bras comme s'il avait chassé une mouche importune, on ne va quand même pas rentrer le ventre vide, non ? Il tira vers lui une branche chargée de fruits, cueillit un litchi, l'éplucha, le jeta en l'air pour le rattrapper la bouche grand ouverte comme un acrobate. D'un coup les enfants retrouvèrent leur insouciance. Pas de gardien ni son chien, tant mieux ! Pas d'autres visiteurs, tant mieux ! Le paradis souriait à eux seuls. Excités par l'idée d'une expédition de chapardage, les enfants s'attaquèrent aux fruits avec l'impatience et l'avidité d'un tigre affamé. Des morceaux de peau dentelée tombaient en une averse pourpre, montrant à l'intérieur de gros bijoux blancs, humides, à peine translucides, qui palpitaient dans la peaume comme de la chair vivante. Ces litchis-là, seulement ceux-là, lorsque les dents les attaquent, croquent et fondent en même temps, et livrent dès la première bouchée la quintessence de leur goût. Fraîches, fluides, subtilement parfumées, délicatement sucrées, voluptueusement tendres, ô perles immenses des arbres du paradis. p. 161.
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