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Un passage de la nuit - la pendaison du petit garçon juif - a prêté à une interprétation quasi blasphématoire. Les théoriciens de la « mort de Dieu » ont fait abusivement référence à mes propos pour justifier leur refus de la foi. Or, si Nietzsche pouvait crier au vieillard de la forêt que « Dieu est mort », le juif en moi ne le peut pas. Je me suis élevé contre Sa justice, j'ai protesté contre Son silence, parfois contre Son absence, mais ma colère s'élevait à l'intérieur de la foi, non au dehors. (...) Je l'ai écrit ailleurs : Auschwitz n'est concevable ni avec Dieu, ni sans Dieu. Peut-être comprendrai-je un jour le rôle de l'homme dans le mystère que représente Auschwitz ; mais celui de Dieu, je ne le comprendrai jamais. (...) En fin de compte, je ne cesserai jamais de m'insurger contre ceux qui ont fait ou permis Auschwitz. Et contre Dieu aussi ? Contre lui aussi. Les questions que je m'étais autrefois posées à propos du silence de Dieu, elles demeurent ouvertes. S'il y a une réponse, je ne la connais pas. Bien plus, je refuse de la connaître. Mais je maintiens que la mort de six millions d'êtres humains pose une question à laquelle aucune réponse ne sera jamais apportée. Un jour, à Brooklyn, j'ai demandé au célèbre Rabbi Menahem-Mendel Schneersohn de Lubavitch : « Comment peut-on croire en Dieu après Auschwitz? » Et lui de me répondre : « Après Auschwitz, comment ne pas croire en Dieu ? » Au premier abord, la remarque m'a paru fondée : puisque tout le reste a échoué - civilisation, culture, éducation, humanisme - comment ne pas se tourner vers le ciel ? Et puis je me suis ressaisi : « Si vos paroles constituent une question, je l'accepte volontiers ; si elles se veulent une réponse, je la récuse. » Des années plus tard, mon maître talmudiste Harav Saul Lieberman m'indiquera une autre perspective : on peut - et on doit - aimer Dieu, on peut L'interroger, et même Lui en vouloir, mais on peut également Le plaindre. « Sais-tu, me dira-t-il, lequel de tous les personnages bibliques est le plus tragique ? Cest Dieu, béni soit-Il, Dieu que ses créatures déçoivent et accablent si souvent. » Il me montra un passage midrashique qui traite de la première guerre civile de l'histoire juive, provoquée par une banale querelle de ménage : et Dieu là-haut pleure ; il pleure sur son peuple, et il pleure sur sa création, comme pour dire : qu'avez-vous fait de mon œuvre ? Alors, au temps de Treblinka, de Majdanek et d'Auschwitz, les larmes de Dieu ont peut-être redoublé - l'on peut donc L'invoquer non seulement avec indignation, mais aussi avec tristesse et compassion. Pour Lui.
p. 120-122
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