Faut-il vraiment présenter Elie Wiesel ? Survivant d'Auschwitz où il fut déporté à l'âge de 15 ans, sa vie d'écrivain est consacrée à la mémoire de la Shoa, les questions vertigineuses que cet événement pose à la conscience humaine ainsi qu'à tout ce qui concerne l'avenir du peuple juif et de l'état d'Israël.
Toutes ses œuvres n'ont pas la même qualité mais toutes ont une couleur inimitable faite de gravité, d'urgence et de tendresse... Mes préférés sont : La nuit, L'oublié, Le testament d'un poète juif assassiné, Les juifs du silence, Les portes de la forêt et Le chant des morts.
Né en 1928 à Sighet (Transylvanie), il reçoit le prix Nobel de la paix en 1986.

La nuit,
Les éditions de Minuit, 1958.

          Un jour que nous revenions du travail, nous vîmes trois potences dressées sur la place d'appel, trois corbeaux noirs. Appel. Les S.S. autour de nous, les mitrailleuses braquées : la cérémonie traditionnelle. Trois condamnés enchaînés - et parmi eux, le petit pipel, l'ange aux yeux tristes.
          Les S.S. paraissaient plus préoccupés, plus inquiets que de coutume. Pendre un gosse devant des milliers de spectateurs n'était pas une petite affaire. Le chef du camp lut le verdict. Tous le yeux étaient fixés sur l'enfant. Il était livide, presque calme, se mordant les lèvres. L'ombre de la potence le recouvrait.
          Le
Lagerkapo refusa cette fois de servir de bourreau. Trois S.S. le remplacèrent.
          Les trois condamnés montèrent ensemble sur leurs chaises. Les trois cous furent introduits en même temps dans les nœuds coulants.
- Vive la liberté ! crièrent les deux adultes.
          Le petit, lui, se taisait.
- Où est le bon Dieu, où est-il ? demanda quelqu'un derrière moi.
          Sur un signe du chef du camp, les trois chaises basculèrent.
          Silence absolu dans tout le camp. A l'horizon, le soleil se couchait.
- Découvrez-vous ! hurla le chef de camp. Sa voix était rauque. Quant à nous, nous pleurions.
- Couvrez-vous !
          Puis commença le défilé. Les deux adultes ne vivaient plus. Leur langue pendait, grossie, bleutée. Mais la troisième corde n'était pas immobile : si léger, l'enfant vivait encore...
          Plus d'une demi-heure il resta ainsi à lutter entre la vie et la mort, agonisant sous nos yeux. Et nous devions le regarder bien en face. Il était encore vivant lorsque je passai devant lui. Sa langue était encore rouge, ses yeux pas encore éteints.
          Derrière moi, j'entendis le même homme demander :
- Où donc est Dieu ?
          Et je sentais en moi une voix qui lui répondait :
- Où il est ? Le voici - il est pendu ici, à cette potence...
          Ce soir-là, la soupe avait un goût de cadavre.

p. 102-130

Tous les fleuves vont à la mer, Mémoire I,
Seuil, 1994.

          Un passage de la nuit - la pendaison du petit garçon juif - a prêté à une interprétation quasi blasphématoire. Les théoriciens de la « mort de Dieu » ont fait abusivement référence à mes propos pour justifier leur refus de la foi. Or, si Nietzsche pouvait crier au vieillard de la forêt que « Dieu est mort », le juif en moi ne le peut pas. Je me suis élevé contre Sa justice, j'ai protesté contre Son silence, parfois contre Son absence, mais ma colère s'élevait à l'intérieur de la foi, non au dehors. (...)
          Je l'ai écrit ailleurs : Auschwitz n'est concevable ni avec Dieu, ni sans Dieu. Peut-être comprendrai-je un jour le rôle de l'homme dans le mystère que représente Auschwitz ; mais celui de Dieu, je ne le comprendrai jamais. (...)
          En fin de compte, je ne cesserai jamais de m'insurger contre ceux qui ont fait ou permis Auschwitz. Et contre Dieu aussi ? Contre lui aussi. Les questions que je m'étais autrefois posées à propos du silence de Dieu, elles demeurent ouvertes. S'il y a une réponse, je ne la connais pas. Bien plus, je refuse de la connaître. Mais je maintiens que la mort de six millions d'êtres humains pose une question à laquelle aucune réponse ne sera jamais apportée.
          Un jour, à Brooklyn, j'ai demandé au célèbre Rabbi Menahem-Mendel Schneersohn de Lubavitch : « Comment peut-on croire en Dieu après Auschwitz? » Et lui de me répondre : «  Après Auschwitz, comment ne pas croire en Dieu ? » Au premier abord, la remarque m'a paru fondée : puisque tout le reste a échoué - civilisation, culture, éducation, humanisme - comment ne pas se tourner vers le ciel ? Et puis je me suis ressaisi : « Si vos paroles constituent une question, je l'accepte volontiers ; si elles se veulent une réponse, je la récuse. »
          Des années plus tard, mon maître talmudiste Harav Saul Lieberman m'indiquera une autre perspective : on peut - et on doit - aimer Dieu, on peut L'interroger, et même Lui en vouloir, mais on peut également Le plaindre. « Sais-tu, me dira-t-il, lequel de tous les personnages bibliques est le plus tragique ? Cest Dieu, béni soit-Il, Dieu que ses créatures déçoivent et accablent si souvent. » Il me montra un passage midrashique qui traite de la première guerre civile de l'histoire juive, provoquée par une banale querelle de ménage : et Dieu là-haut pleure ; il pleure sur son peuple, et il pleure sur sa création, comme pour dire : qu'avez-vous fait de mon œuvre ?
          Alors, au temps de Treblinka, de Majdanek et d'Auschwitz, les larmes de Dieu ont peut-être redoublé - l'on peut donc L'invoquer non seulement avec indignation, mais aussi avec tristesse et compassion. Pour Lui.

p. 120-122

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