Gao Xingjian n'est rien de moins que le prix Nobel de littérature 2000. Je me suis laissé tenter et j'ai été agréablement surpris. Le livre dont je vous livre des extraits est une recherche d'authenticité selon un curieux mélange entre un récit de voyage dans la Chine profonde et un autre voyage, intérieur au narrateur celui-là, à la poursuite de soi-même. Il faut se laisser prendre au rythme des phrases pour entrer dans la compréhension profonde de ces textes qui tentent de dire plus qu'eux-mêmes. « Ce que l'on appelle ordinairement la vie reste dans l'indicible »(p.406)
 

La montagne de l'âme,
Traduit du chinois par Noël et Liliane Dutrait,
Editions de l'aube, (coll. poche, n°46) 2000.

          La pluie tombe sans cesse, toute la nuit, les flammes diminuent pour ne plus ressembler qu'à des pois dont les fleurs brilleraient avec, en leur centre, un bourgeon violet. Le bourgeon se développe, mais plus la fleur diminue, plus sa couleur fonce, passant du jaune clair au rouge oragngé. Soudain la lumière se réfugie sur la mèche de la lampe, l'obscurité devient plus épaisses, comme de la cire de bougie qui se fige, faisant disparaître la lumière tremblotante du feu. Tu te détaches du corps brûlant de femme endormi contre toi et tu écoutes la pluie qui crépite sur les feuilles des arbres. Le vent hurle tristement dans le vallon à travers les branches de pins. Le toit où est accrochée la lampe à huile commence à laisser passer la pluie qui tombe jusque sur ton visage. Tu te recroquevilles dans la chaumière faite de roseaux sêchés qui sert à surveiller la montagne. Tu sens une odeur de moisi, mais aussi une haleine parfumée.
p. 306.

          La vérité n'existe que dans l'expérience de chacun, et même dans ce cas, dès qu'elle est rapportée, elle devient histoire. Il est impossible de démontrer la vérité des faits et il ne faut pas le faire. Laissons les habiles dialecticiens débattre sur la vérité de la vie. Ce qui est important, c'est la vie elle-même. Ce qui est réel, c'est que je suis assis à côté de ce feu dans cette pièce noircie par la fumée de l'huile, que je vois ces flammes dansant dans ses yeux, ce qui est vrai, c'est moi-même, c'est la sensation fugitive que je viens d'éprouver, impossible à transmettre à autrui. Dehors, le brouillard est tombé, les montagnes sombres se sont estompées, le son de la rivière rapide résonne en toi et cela suffit.
p. 30.

          La jeune fille me regarde, s'incline, puis détourne les yeux. Sa voix cristalline perce le brouhaha de la foule et s'élève droit dans les airs. Elle me transporte aussitôt dans les montagnes. Le vent, les sources limpides et sombres, les peines qui s'écoulent au fil de l'eau, sont à la fois lointains et clairs. J'imagine les torches des voyageurs dans l'ombre noire de la montagne. Devant mes yeux flotte la vision d'un vieillard, un flambeau de sapin enflammé à la main, qui conduit une jeune fille du même âge que la jeune chanteuse, tout maigre, en habits de couleur. Ils passent devant la porte de l'instituteur de l'école d'un petit village. Je m'étais arrêté dans cette pièce pour me reposer, je n'ai pas su d'où ils venaient, ni où ils allaient, devant eux, une immense montagne aux noires forêts profondes. Ils m'ont jeté un coup d'oeil sans s'arrêter, puis ont ménétré dans la forêt. Une étincelle tombée devant la porte a lui encore longtemps. Quand j'ai tourné le regard pour retrouver la trace de la torche, j'ai vu un minuscile flamme danser dans l'obscurité, au-delà des rochers. Elle flottait dans la nuit noire et les étincelles qui en tombaient traçaient en secret le chemin qu'ils suivaient. Puis tout s'est effacé, la petite flamme dansante, les étincelles, comme une chanson, un chant de tristesse pur et lumineux qui flotte dans l'ombre d'une pièce et dans la mèche d'une lampe, pas plus grosse qu'un pois.
p. 400-401.

          Comment trouver enfin un langage pur et limpide, musical, insécable, plus élevé que la mélodie, au delà des limites fixées par la morphologie et la syntaxe, sans distinction entre l'objet et le sujet, qui dépasse les personnes, se débarrasse de la logique, en constant développement, qui n'ait recours ni aux images ni aux métaphores, ni aux associations d'idées ou aux symboles ? Un langage qui pourrait entièrement exprimer les souffrances de la vie et la peur de la mort, les peines et les joies, la solitude et le réconfort, la perplexité et l'attente, l'hésitation et la résolution, la faiblesse et le courage, la jalousie et le remords, le calme, l'impatience et la confiance en soi, la générosité et la gêne, la bonté et la haine, la pitié et le découragement, l'indifférence et la paix, la vilenie et la méchanceté, la noblesse et la cruauté, la férocité et la bonté, l'enthousiasme et la froideur, l'impassibilité, la sincérité et l'indécence, la vanité et la cupidité, le dédain et le respect, l'infatuation et le doute, la modestie et l'orgueil, l'obstination et l'indignation, l'affliction et la honte, le doute et l'étonnement, et la lassitude et la décrépitude et le grand éveil, et l'incompréhension perpétuelle et l'incompréhension toujours et encore et le départ à cause de tout cela ?
p. 471.

          Je regarde alentour. On est cernés de troncs d'arbres de la même grosseur, séparés par la même distance, tous aussi hauts et droits les uns que les autres, avec des branches partant toutes à la même hauteur avec la même élégance. Ici, pas de troncs cassés, ceux qui sont pourris gisent sur le sol, sans aucune exception, victimes de la sélection rigoureuse de la nature.
          Ici, ni lichens, ni bosquets de bambous-flèches, ni buissons, les larges espaces entre les arbres rendent la forêt plus claire et la vue porte loin. Et, au loin, une azalée d'une blancheur immaculée, élancée et pleine de grâce, provoque un irrépressible enthousiasme par son extraordinaire pureté. Elle grossit au fur et à mesure que j'approche. Elle porte de grosses touffes de fleurs aux pétales encore plus épais que ceux de l'azalée rouge que j'ai vu plus bas. Des pétales d'un blanc pur qui n'arrivent pas à se faner jonchent le sol au pied de l'arbre. Sa force vitale est immense, elle exprime un irrésistible désir de s'expose, sans contrepartie, sans but, sans recourir au symbole ni à la métaphore, sans faire de rapprochement forcé ni d'association d'idées : c'est la beauté naturelle à l'état pur.

          Blanches comme la neige, luisantes comme le jade, les azalées se succèdent de loin en loin, isolées, fondues dans la forêt de sapins élancés, tels d'inlassables oiseaux invisibles qui attirent toujours plus loin l'âme des hommes. Je respire profondément l'air pur de la forêt. Mes pomons semblent avoir été purifiés, l'air pénètre jusqu'à la plante de mes pieds. Mon corps et mon esprit sont entrés dans le grand cycle de la nature, je suis dans un état de sérénité que je n'avais jamais connu auparavant.
          La brume flotte à un mètre du sol et s'ouvre devant mes pas. De la main, je l'agite en reculant, comme s'il s'agissait de fumée. Je cours un peu à sa poursuite, mais je n'arrive pas à l'attraper et elle m'effleure seulement. Devant moi, le paysage s'estompe. Les couleurs s'effacent, le brouillard monte. Je le vois nettement qui flotte en tourbillonnant.Je recule et me retourne instinctivement pour le suivre. Arrivé sur la pente, je lui échappe, quand je vois soudain à mes pieds une gorge profonde. En face se dresse une chaîne de montagnes majestueuses, bleu pâle, couronnée de nuages blancs. L'épaisse couche de nuage roule en tout sens, mais dans la gorge, seules flottent quelques brumes qui se dissipent rapidement. Ce fil blanc comme neige, c'est un torrent impétueux qui traverse la forêt au milieu de la gorge. Ce n'est certainement pas le vallon que j'ai emprunté pour pénétrer dans la montagne il y a quelques jours. Il s'y trouvait au moins un village et quelques champs cultivés avec un pont de chaînes suspendu très ingénieux, accroché au deux versants. Dans ce sombre vallon, je ne vois que des bosquets épais et de bizarres rochers escarpés, pas la moindre trace humaine. Sa seule vue donne un frisson dans le dos.
          Le soleil réapparaît bientôt et illumine la chaîne de montagne en face de moi. L'air est tellement pur, la forêt de résineux au dessous de la couche de nuages offre à cet instant une touche vert foncé si nette qu'elle me force au ravissement. Elle est comme un chant paisible qui monterait du fond des poumons et se répandrait en suivant les ombres et les lumières, changeant de tonalité en un clin d'oeil.
p. 92-94.

Suite des textes de Gao Xingjian

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