Souvenirs et scènes de vie vers 1945


C’est en apprenant le décès de Jules C. dans votre dernier numéro que j’ai regretté amèrement de n’avoir pas participé à votre réunion d’anciens de l’année passée. Jules avait fait l’impossible pour que je le rejoigne ce jour-là afin d’évoquer ensemble les souvenirs du temps passé. Si nous étions bien de la Rhéto 45, il faut préciser que c’était la première Rhéto d’une section nouvelle au Collège : la section moderne…Nous étions 5 élèves je crois, dont Chevalier, Brabant, Cocu…La particularité de notre Rhéto est qu’elle inaugurait la nouvelle section moderne du Collège et, curiosité, l’année suivante, en 46, il n’y aurait pas de rhéto moderne car il n’y avait, en effet,  aucun élève dans la classe précédente !!.


Le déroulement de cette année 45-46 ?  Nous avions quelques cours communs avec les autres Rhétos mais nous étions, le plus souvent, relégués dans une classe qui était située sous les combles de l’ancien bâtiment. .Nous nous étions approprié ce petit local au point d’y fêter quelques anniversaires de professeurs en y tenant un véritable orchestre, chacun d’entre nous coiffé d’un chapeau-buse, émettions quelques bruits par batterie improvisée ou musique à bouche… Nous avions, en effet, une garantie certaine : nous ne pouvions absolument pas gêner les classes voisines car nous étions bien seuls dans cet étage grenier..


Je me souviens, en particulier, de notre professeur d’allemand, un monsieur très expérimenté portant béret basque qui ne l’abandonnait jamais même durant les cours car il masquait ses oreilles affreusement décollées et qui avait, de naissance une démarche très saccadée. Quand c’était le moment de son cours, nous nous défoulions longuement, certains fumant, d’autres criant ou chantant, car il mettait du temps pour gravir les différents escaliers et traverser les couloirs menant à notre classe. L’un d’entre nous allait écouter à notre porte et quand il entendait les pas saccadés et traînards qui nous prévenaient de l’arrivée de notre professeur il criait « Voilà Courtecuisse » !! Nous l’aimions bien car il n’était pas sévère et ne nous écrasait pas de travail. Un de nous avait la tâche, chaque semaine de l’entraîner à nous entretenir de sujets très étrangers au cours. Ainsi ce jour là C. lui demanda ingénument « Tiens j’ai lu dans le journal qu’il y avait eu un accident de circulation dans votre commune, comment cela s’est-il passé ? » L’allemand était mis sur le côté et nous le suivions dans ses considérations diverses et folkloriques.


Un autre professeur qui m’a personnellement impressionné fut l’abbé Dekeyzer, jeune professeur à qui notre dérive (nous étions en section moderne et non latine) avait pu lui faire croire que nous étions des enfants corrompus et particulièrement avertis des choses de la vie. Il nous donnait le cours de religion et, seul ou conseillé, il s’était lancé dans un développement très spécifique du droit canon concernant le mariage. Nous eûmes sans doute le cours de religion le plus avancé de toute la papauté… Il se trouvait, bien vite devant des problèmes insolubles que nous lui posions et n’ayant pas la formation biologique ou celle de psychologue, il pataugeait très vite et, comme une personne ne sachant pas nager, il n’émergeait de tout cela qu’avec des longues aspirations et des coups de talon que nous interprétions comme des appels au secours. Et cependant, notre innocence n’était pas feinte et nous étions de loin peu avancés au point que son courage d’ouvrir les portes encore fermées nous impressionnait.


Le Principal du Collège, l’Abbé Gosseries, dirigeait le Collège de main de maître. Il était craint et nous l’appelions familièrement entre nous « le petche » C’est durant ma présence au Collège qu’il inscrivit deux de ses neveux  estimant sans doute qu’il avait un devoir envers eux au point de vue de leur formation et éducation. Ces deux jeunes furent toujours mal vus de leurs condisciples car nous pensions qu’ils avaient un rôle de mouchard. Aussi durant les récréations si l’un d’eux venait à passer près de notre groupe nous avertissions chacun en criant : « voilà le petchon !! "» et le groupe se taisait. Avec les années, j’ai compris que le Collège, sortait avec difficulté des années de guerre : les soldats allemands avaient occupé une partie des bâtiments et les élèves devaient présenter un Ausweis chaque fois que nous passions devant la sentinelle qui gardait l’entrée du Collège. Durant ces années aussi, certains des élèves avaient une occupation de résistant car le clergé de Soignies s’était spécialisé dans l’espionnage et relevait les mouvements des troupes allemandes à toutes les entrées de la ville; il avait embrigadé de nombreuses familles et Collégiens dans ce travail d’observation continue. Enfin à 17 ans nous étions d’office inscrit dans la surveillance de nuit du chemin de fer, une fois par mois  présents le long des rails, à une distance de 5 mètres l’un de l’autre, nous formions des chaînes humaines angoissées qui, si un convoi était arrêté, pouvaient être rendus responsables et fusillés. Je dus aussi m’enfuir trois jours dans les campagnes d’Horrues car on avait averti ma mère que mon nom se trouvait sur une liste de la Gestapo. A la libération, je fus un dévoué responsable de la Croix-rouge dans mon quartier, ramenant un soldat allemand déchiqueté vers le centre de crise installé au couvent des sœurs (et sans doute lui évitant la mort que la population devenue audacieuse lui promettait. Je me souviens aussi des longs convois anglais qui stationnaient dans la ville et autour desquels les gosses s’agglutinaient (un des gosses de ma patrouille de patro fut tué par une balle perdue). L’occupation allemande, bien que déjà souvenir, et le poids moral que cela avait représenté pour toute la communauté  influençaient lourdement les relations et la camaraderie : on était méfiant, avide de liberté, et inquiet de l’avenir….  


Fin de l’année scolaire toute notre classe présentait des résultats largement suffisants donnant droit au diplôme. Mais l’Etat ne voulut pas reconnaître la légitimité de nos diplômes : l’homologation fut refusée… C’est durant les grandes vacances, ayant déjà mon inscription en poche pour continuer mes études universitaires à Louvain, loué un kot, que la nouvelle nous frappa tous…


Mon père adressa de violents reproches au Principal et il obtint ma réinscription en vue d’obtenir enfin le diplôme nécessaire à la poursuite de mes études. Je fut donc aussi de la promotion 1946, seul élève de moderne. Pour éviter de perdre mon temps je cumulais tous les cours de mathématiques des deux dernières années : ce fut une année de mathématiques spéciales !!! Un jeune professeur, Henri Strodiot, était mon maître principal celui que je suivais partout dans ses classes supérieures. Sérieux, courageux, il devait travailler bien tard le soir pour préparer ses cours. On disait de lui : « Le pauvre petit, il ne grandira plus car il travaille de trop !! »  Seulement une fois ou deux sur l’année, il eut quelques trous de mémoire par un événement fortuit qui l’avait sans doute empêché d’étudier, la veille, parfaitement ses cours. Ses explications étaient précises et limpides. Il  me donna le goût des mathématiques et je l’en remercie encore à 76 ans !!  J’ai su que, dans la suite dans sa féconde carrière il osa de plus en plus faire de la recherche par la résolution plus fréquente des problèmes divers.


Pour ce qui est des autres cours, je fus dispensé et obligé de recopier des cahiers de notes et le fameux journal de classe que l’on me désignait comme coupable de la décision malencontreuse de la Commission d’Homologation : on devait y inscrire la matière vue et non pas uniquement les leçons ou les devoirs à faire….


L’année fut couronnée de succès et mon père, méfiant, tirant une conclusion de la perte d’une année dans mon parcours d’étudiant, m’inscrivit dans une université d’Etat.


C’est ainsi que je fus de deux promotions  45 et 46, et je suis, sans  doute, le seul survivant de notre classe :Chevalier décédé, Cocu décédé,…


Je suis triste d’avoir raté l’occasion de nous retrouver au moins une fois et c’est en souvenir des amitiés perdues que j’ai écrit ces quelques lignes.



LOODTS Jean.

E-mail : jean.loodts@online.be



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